{"id":1008,"date":"2013-02-28T23:06:48","date_gmt":"2013-02-28T22:06:48","guid":{"rendered":"http:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1008"},"modified":"2013-03-18T23:13:03","modified_gmt":"2013-03-18T22:13:03","slug":"visite-en-neuroleptie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1008","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Visite en neuroleptie\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><b>\u00a0<\/b>\u00ab Allez, j\u2019y vais, comme \u00e7a c\u2019est fait \u00bb. J\u2019ai honte d\u2019avoir cette pens\u00e9e, qui pourtant s\u2019incruste avant chaque visite. Plus j\u2019avance dans ce sens, plus je creuse un foss\u00e9 entre lui et moi.<\/p>\n<p>\u00ab Allez, j\u2019y vais, comme \u00e7a c\u2019est fait. \u00bb Est-ce par obligation ? Par culpabilit\u00e9 ? Avant tout je veux lui montrer par ma pr\u00e9sence qu\u2019il n\u2019est pas seul. Pourtant j\u2019ai du mal \u00e0 y trouver un brin de plaisir.<\/p>\n<p>C\u2019est la fin des vacances scolaires. Je ram\u00e8ne A. au train avant d\u2019aller \u00e0 l\u2019HP de St Av\u00e9. Parfois nous y allons ensemble. C\u2019est dur et grisant d\u2019emmener un enfant dans cet endroit, surtout pour y voir son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Horreurs des visites : 14h30. J\u2019ai une demi-heure d\u2019avance. La r\u00e9ponse, je la connais, mais je demande quand m\u00eame \u00e0 la blouse blanche si je peux voir E.. Elle me rembarre avec un sourire qui serait cens\u00e9 me faire patienter calmement. Un sourire qui m\u2019\u00e9nerve. Un sourire qui m\u00e9riterait qu\u2019elle le ravale et avec en prime son trousseau de cl\u00e9s, ses cachetons et sa bonne conscience. On ne d\u00e9conne pas avec les horaires ici, bien que le temps semble ne pas exister.<\/p>\n<p>Pour couronner le tout, il fait un temps d\u00e9gueulasse. Un ton sur ton avec l\u2019ambiance du lieu. Je me dirige vers la centrale de divertissement : la caf\u00e9t\u00e9ria. C\u2019est une vraie micro-cit\u00e9 ici. Des panneaux de signalisation comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, des noms de rue, des trottoirs&#8230;. On se croirait presque dans un lotissement o\u00f9 l\u2019illusion du paisible durcirait la cro\u00fbte sur l\u2019abc\u00e8s.<\/p>\n<p>Je vais vite me poser \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur afin de noircir du papier, sinon je vais mal vivre ces secondes qui fabriquent des minutes. Un sablier au ralenti, les grains de sable \u00e0 l\u2019unit\u00e9. Par la fen\u00eatre, un coup d\u2019oeil sur le triste spectacle d\u2019une architecture aust\u00e8re, bien pens\u00e9e, tartin\u00e9e d\u2019une couche de blanc, v\u00e9hicules de fonction assortis. Et le teint gris de toutes ces personnes qui errent sur le goudron. Un type, habill\u00e9 simili-militaire entre, tout sourire aux l\u00e8vres et Rangers aux pieds, insigne de s\u00e9curit\u00e9 plaqu\u00e9 sur le torse. Il claque la bise \u00e0 une blouse blanche travestie en serveuse de caf\u00e9 d\u00e9gueulasse.<\/p>\n<p>J\u2019ouvre mon champ de vision. Assis autour des tables, des gens dont les expressions sont diverses, visiteurs, visit\u00e9s. Est-ce malsain de se demander dans quelles veines coulent la chimie distribu\u00e9e de force ? Sur certains visages, c\u2019est une \u00e9vidence. La bave blanche s\u00e9ch\u00e9e aux commissures des l\u00e8vres, la salive coulant sur les v\u00eatements, les muscles tellement rel\u00e2ch\u00e9s qu\u2019ils transforment les \u00e2mes en zombies. Et moi qui suis l\u00e0, avec ma sale gueule en d\u00e9solation.<\/p>\n<p>Putain de parade des pieds qui tra\u00eenent, des yeux dans le vide, des corps impatients, \u00e7a tourne en rond \u00e0 en creuser des tranch\u00e9es, des clopes sur clopes pour faire passer la pilule.<\/p>\n<p>Sur le mur sont projet\u00e9s les jeux olympiques avec leurs athl\u00e8tes forts et \u00e9nergiques. La drogue semble \u00eatre un point commun. Mais je doute que ces stars aux maillots publicitaires envient le terrain de jeu impos\u00e9 ici.<\/p>\n<p>\u00c0 travers la vitre je vois E. arriver, il a excessivement grossi depuis ma derni\u00e8re visite. Sa d\u00e9marche est fatigu\u00e9e, son regard est vif et scotch\u00e9 \u00e0 la fois. C\u2019est \u00e0 ses yeux que je peux savoir, sans qu\u2019il ne me parle, qu\u2019il est avec elle.<\/p>\n<p>Nous nous saluons, et d\u00e9cidons d\u2019aller dans la cour pour fumer. Quatre murs dont un, salement amoch\u00e9 d\u2019une peinture repr\u00e9sentant une plage. Comme si \u00e7a pouvait nous faire r\u00eaver. Des tables en plastique sponsoris\u00e9es par Miko install\u00e9es en rang et la pluie qui nous tombe sur le coin de la gueule. Pour couronner cette ambiance de r\u00eave, deux cam\u00e9ras observent nos faits et gestes&#8230;<\/p>\n<p>au cas o\u00f9&#8230; Je roule sa clope car les m\u00e9docs lui ont fait perdre toute dext\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>On \u00e9change des banalit\u00e9s, comme souvent. Au bout d\u2019un temps, elles s\u2019\u00e9puisent et je ne sais plus o\u00f9 mener la discussion. J\u2019ai du mal \u00e0 jouer franc jeu car j\u2019ai peur, je filtre mes paroles, je censure mes joies, je m\u2019abstiens de te faire le r\u00e9cit de mes derni\u00e8res histoires tr\u00e9pidantes, de mes envies, mes projets&#8230; Tout \u00e7a par peur que mes paroles ne te rabaissent, car j\u2019ai une vie et que je ne peux consid\u00e9rer qu\u2019ici on en ait une. Je censure mes doutes, mes flippes, mes angoisses, mes tristesses car je me dis que ce ne serait pas l\u00e9gitime, qu\u2019il faut faire preuve de bienveillance, que mes \u00e9motions ne valent pas les tiennes et qu\u2019il n\u2019y a pas de place pour mes failles. Le jeu est faux, ma culpabilit\u00e9 l\u2019emporte. La situation met notre franchise au bas mot. Nos rapports sont construits sur ton histoire et il me faudrait certainement d\u00e9jouer ce d\u00e9s\u00e9quilibre.<\/p>\n<p>Nous rentrons boire un caf\u00e9 d\u00e9gueu, m\u00eame topo pour la tasse que pour la clope. La dext\u00e9rit\u00e9 ne suffisait pas, il fallait qu\u2019on lui enl\u00e8ve aussi la force de tenir un objet. Les m\u00e9dicaments l\u2019ont compl\u00e8tement assomm\u00e9. Tout mouvement lui est p\u00e9nible, alors la pens\u00e9e&#8230; M\u00eame avec des doses excessives de \u00ab\u00a0neutralisants\u00a0\u00bb, ils ne l\u2019auront pas eu, ils ne lui auront pas non plus retir\u00e9 sa moiti\u00e9, celle qui occupe son esprit et avec qui il partage sa t\u00eate. Celle que je connais si peu tellement elle est loin de ma r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il regarde dans le vide, le rictus au coin des l\u00e8vres. Je sens le moment arriver o\u00f9 il va me parler d\u2019elle. J\u2019ai peur, je ne sais pas comment r\u00e9agir, je pars avec lui ou je fais bloc ?<\/p>\n<p>Ici, c\u2019est la merde, et j\u2019ai h\u00e2te de partir. \u00c7a me tord l\u2019\u0153sophage de penser qu\u2019il va y rester. Que s\u2019il ne l\u2019ouvre pas trop, il aura le droit de rentrer chez lui, \u00e0 condition de venir se faire piquer tous les quinze jours, et que s\u2019il fait un pas de travers, l\u2019UMD (Unit\u00e9 pour malades difficiles) lui est vou\u00e9, et que s\u2019il y va, il peut dire \u00e0 son fils \u00ab on se retrouve pour tes 18 ans \u00bb. \u00c7a me tord l\u2019\u0153sophage de constater qu\u2019une fois encore, ils ont abus\u00e9 de leur pouvoir, que ces neuf semaines cons\u00e9cutives d\u2019isolement l\u2019ont ravag\u00e9 et qu\u2019il a fallu remuer ciel et terre pour l\u2019en sortir. \u00c7a me tord le coeur de savoir qu\u2019il y a quelques ann\u00e9es, il fut martyris\u00e9 \u00e0 coup de sangles et d\u2019intubations. \u00c7a me fait lever les poils de savoir qu\u2019on nous a propos\u00e9 de lui faire des \u00e9lectrochocs, histoire de le torturer encore plus&#8230; Et surtout \u00e7a me fout en l\u2019air de constater que depuis plus de quinze ans la situation est la m\u00eame et que je me sens plus qu\u2019impuissante.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019heure des s\u00e9parations, tout le monde regagne son rang, tout est r\u00e9gl\u00e9 comme du papier \u00e0 musique. La musique des pieds qui tra\u00eenent, des voix sourdes et ralenties, de nos silences interminables. Des b\u00e9mols accol\u00e9s aux cl\u00e9s de sol pr\u00e9cisant que les notes seront d\u00e9cal\u00e9es \u00e0 jamais. La fanfare du trousseau ouvrant la porte d\u2019un enfer que lui seul conna\u00eet, le larsen des charni\u00e8res rouill\u00e9es fermant les issues. Je me retrouve nez \u00e0 nez avec une vitre opaque et un tas de sales trucs en t\u00eate.<\/p>\n<p>S.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<address>Texte paru dans le journal papier Sans Rem\u00e8de n\u00b04, d\u00e9cembre 2012\u00a0 \u2022\u00a0 sans.remede@laposte.net\u00a0<\/address>\n<address>Vous pouvez trouver ce num\u00e9ro, ainsi que les pr\u00e9c\u00e9dents, en lecture ou t\u00e9l\u00e9chargement sur le site internet sansremede.fr<\/address>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00ab Allez, j\u2019y vais, comme \u00e7a c\u2019est fait \u00bb. 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