{"id":1322,"date":"2013-07-11T03:15:25","date_gmt":"2013-07-11T02:15:25","guid":{"rendered":"http:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1322"},"modified":"2013-07-15T03:19:41","modified_gmt":"2013-07-15T02:19:41","slug":"comment-les-centres-psychiatriques-rendent-les-gens-fous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1322","title":{"rendered":"Comment les centres psychiatriques rendent les gens&#8230; fous"},"content":{"rendered":"<p>Val\u00e9rie est assistante sociale. La souffrance des autres est son pain quotidien. Mais parfois, l&rsquo;exercice de ses fonctions prend des allures d&rsquo;immersion dans des mondes parall\u00e8les. Ce jour-l\u00e0, elle accompagnait un usager en <a href=\"http:\/\/www.ch-sainte-anne.fr\/site\/soins\/urgences\/cpoa\/presentation.html\" target=\"_blank\">centre psychiatrique d&rsquo;orientation et d&rsquo;accueil<\/a>. Quelques heures oppressantes et surr\u00e9alistes.<\/p>\n<div id=\"contribBody\">\n<p>La salle d&rsquo;attente ressemble \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que je me fais d&rsquo;un cauchemar psychotique. Un vieillard d\u00e9ambule d&rsquo;un pas pesant, un calepin \u00e0 la main. Il se penche sur un \u00e9criteau et l&rsquo;examine longuement, comme s&rsquo;il admirait un chef d&rsquo;\u0153uvre de Leonardo : \u00ab\u00a0L&rsquo;utilisation du t\u00e9l\u00e9phone portable est interdite dans cette enceinte\u00a0\u00bb peut-on y lire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" alt=\"Salle d'attente Flickr cc Benoitcops\" src=\"http:\/\/referentiel.nouvelobs.com\/wsfile\/8191320938618.jpg\" \/>Salle d&rsquo;attente (<a href=\"http:\/\/www.flickr.com\/photos\/benoitcops\/\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">Benoitcops<\/a> \/ Flickr cc)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Des chaises et des fauteuils d\u00e9pareill\u00e9s sont align\u00e9s contre le mur. Face \u00e0 moi, un tableau repr\u00e9sentant la lib\u00e9ration de Paris est plant\u00e9, pench\u00e9 sur le mur. Juste en dessous, une \u00e9tag\u00e8re repose sur le radiateur. Quelques livres aux titres inconnus, sans doute des exemplaires de la m\u00eame date que la sc\u00e8ne sur tableau, peut-\u00eatre jamais lus, s&rsquo;y bousculent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La pendule r\u00e9sonne incroyablement<\/strong>, et bat un rythme \u00e0 contre-temps, comme pour marquer des minutes distendues et effrayantes. Au-del\u00e0 des fauteuils, deux tables entour\u00e9es de quelques chaises. Au sol, un scotch rouge d\u00e9limite symboliquement les deux espaces. Je m&rsquo;imagine qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00e9preuve : on fait marcher les patients sur la ligne pour voir s&rsquo;ils avancent droit. On leur demande peut-\u00eatre d&rsquo;imaginer ce qu&rsquo;elle repr\u00e9sente \u00e0 leurs yeux, comme un test de Roschach. Ou pour voir s&rsquo;ils vont franchir la fronti\u00e8re. Sombrer du c\u00f4t\u00e9 de la folie, s&rsquo;enfoncer dans le linoleum crasseux, dispara\u00eetre \u00e0 jamais sous cette ligne rouge.<\/p>\n<p>Au bout d&rsquo;une heure, enfin, un infirmier arrive pour l&rsquo;entretien pr\u00e9alable \u00e0 celui du m\u00e9decin. Cheveux longs grisonnants, teint de peau de la m\u00eame nuance, air s\u00e9v\u00e8re et peu aimable, il nous re\u00e7oit autour d&rsquo;une table install\u00e9e dans le couloir. Il se pr\u00e9sente, il s&rsquo;appelle Henri, comme dans la chanson, c&rsquo;est \u00e7a, oui. Ma blague tombe totalement \u00e0 plat. Elle est d\u00e9plac\u00e9e : c&rsquo;est qu&rsquo;on ne rit pas, ici. <strong>Henri m\u00e8ne la danse, il pose les questions<\/strong>, il faut lui r\u00e9pondre pr\u00e9cis\u00e9ment et lui laisser le temps de noter.<\/p>\n<p><strong>Ne surtout pas parler pendant qu&rsquo;il \u00e9crit, \u00e7a le perturbe<\/strong>. Il le signifie d&rsquo;un soupir agac\u00e9. Il demande : \u00ab\u00a0quel est votre poids et votre taille ?\u00a0\u00bb Mon acolyte r\u00e9pond : \u00ab\u00a068 kgs\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Et votre taille ? \u00a0\u00bb insiste Henri, passablement irrit\u00e9. \u00ab\u00a042\u00a0\u00bb r\u00e9pond l&rsquo;autre, un peu paum\u00e9. Henri note consciencieusement : 1m 42. J&rsquo;attends le rire, la chute. La bonne blague. Mais non, Henri poursuit, je me mords les joues mais dans le m\u00eame temps j&rsquo;ai envie de hurler. La femme de m\u00e9nage fait son boulot pendant que nous poursuivons l&rsquo;\u00e9change surr\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Lorsque nous abordons le traitement, on atteint des sommets de quiproquos qui me semblent dangereux. Henri saisi quelques sonorit\u00e9s et les traduits \u00e0 sa sauce, comme si le Professeur Tournesol devisait tranquillement avec Jean-Claude Van Damme au milieu d&rsquo;un couloir d&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique. Cela donne naissance \u00e0 une liste de m\u00e9dicaments qui n&rsquo;a sans doute rien \u00e0 voir avec ceux que mon monsieur a l&rsquo;habitude de prendre. Tout \u00e0 coup, un brancard arrive, nous g\u00eanons, il faut se lever, laisser passer l&rsquo;engin sur lequel tr\u00f4ne une vieille dame \u00e0 l&rsquo;air \u00e9gar\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;entretien prend fin, il nous faut retourner dans la salle d&rsquo;attente. Les minutes distendues reprennent leur cours. Une dame dort allong\u00e9e sur des chaises rassembl\u00e9es en un banc, une famille espagnole accompagne un jeune homme en attente d&rsquo;une place dans un h\u00f4pital. Ils n&rsquo;ont pas l&rsquo;air d\u00e9stabilis\u00e9s. Ils doivent avoir l&rsquo;habitude. Pendant que le jeune dort profond\u00e9ment, ils discutent et mangent des sandwiches emball\u00e9s dans du papier d&rsquo;alu. Un pic-nique psych\u00e9d\u00e9lique. Une infirmi\u00e8re accueille une dame d&rsquo;une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;allure plut\u00f4t ordinaire. Je la devine prof ou peut-\u00eatre institutrice. L&rsquo;infirmi\u00e8re l&rsquo;invite \u00e0 s&rsquo;asseoir face \u00e0 nos si\u00e8ges, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la ligne rouge. Elle m\u00e8ne l&rsquo;entretien \u00e0 3 m\u00e8tres de nous. La sc\u00e8ne est terrible. L &lsquo;humiliation est comp\u00e8te pour cette dame qui se cache comme elle peut pour pleurer.<strong> Le travail de d\u00e9shumanisation commence ici.<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;en est trop pour moi, je pr\u00e9f\u00e8re sortir prendre l&rsquo;air un instant. Dehors un cerisier en fleurs prom\u00e8ne ses lourdes branches au ras du sol. Les oiseaux s&rsquo;en donnent \u00e0 c\u0153ur joie. La vie, contre toute attente, ne s&rsquo;est pas suspendue. On dirait que je suis, l&rsquo;espace d&rsquo;un instant, du bon c\u00f4t\u00e9 de la ligne. Les all\u00e9es et venues sont fr\u00e9quentes, nombreux sont les fumeurs, je ne comprends que trop leur besoin, dans un tel moment, de trouver un semblant de r\u00e9confort.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" alt=\"cerisier Flickr cc http:\/\/www.flickr.com\/photos\/theolaphoto\/\" src=\"http:\/\/referentiel.nouvelobs.com\/wsfile\/8651320939913.jpg\" \/><\/p>\n<address><em>Cerisier (<a href=\"http:\/\/www.flickr.com\/photos\/theolaphoto\/\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">Th\u00e9o la Photo<\/a>\/Flickr cc)<\/em><\/address>\n<address>\u00a0<\/address>\n<address>\u00a0<\/address>\n<p>\u00a0De retour dans l&rsquo;univers d\u00e9cal\u00e9 de la salle d&rsquo;attente, je retrouve mon fauteuil dur et le tic-tac angoissant de l&rsquo;horloge. Trois heures se sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9coul\u00e9es. De temps \u00e0 autre, j&rsquo;aper\u00e7ois par l&rsquo;entreb\u00e2illement d&rsquo;une porte que les infirmiers laissent n\u00e9gligemment ouverte, un pied nu qui d\u00e9passe d&rsquo;un drap bleu. Le pied est attach\u00e9 au montant d&rsquo;un lit.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>\u00a0Henri vient me voir pour me demander le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de la curatrice du monsieur que j&rsquo;accompagne. Je lui note sur un papier qui traine dans mon sac et le lui donne, lui demandant de bien vouloir me rendre la feuille, une fois le renseignement inscrit dans son dossier. Henri ne r\u00e9appara\u00eetra jamais, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;heure de la fin de sa garde. Je ne reverrai jamais mon papier. L&rsquo;\u00e9trange infirmier est reparti avec le num\u00e9ro de ma gyn\u00e9co.<\/p>\n<p>Enfin, un psychiatre finit par s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 nous. Cette charmante jeune (tr\u00e8s jeune) femme propose une hospitalisation, ce qui \u00e9tait le but de notre extravagante exp\u00e9dition, \u00e7a tombe bien. Il nous faudra encore patienter avant qu&rsquo;une place ne se lib\u00e8re. Nous reprenons place dans l&rsquo;antichambre de la folie.<\/p>\n<p>Un homme arrive, costume cravate, sacoche d&rsquo;ordinateur en cuir, accompagn\u00e9 d&rsquo;un jeune homme tr\u00e8s nerveux. Tr\u00e8s vite, le ton monte, le jeune est plus qu&rsquo;agressif ; un chien f\u00e9roce dont on \u00e9vite de croiser le regard, il n&rsquo;attend qu&rsquo;un signe pour mordre. Il provoque les infirmiers, les m\u00e9decins, il cherche son p\u00e8re, il a l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre pris au pi\u00e8ge. Je me demande quels arguments l&rsquo;homme a trouv\u00e9 pour l&rsquo;amener jusqu&rsquo;ici de plein gr\u00e9. Dans la salle, <strong>la tension monte d&rsquo;un cran<\/strong>. Elle est palpable dans chaque silence. Le tic-tac de la pendule s&#8217;emballe. Le fils essaye de s&rsquo;enfuir. Les infirmiers le contiennent. Il hurle. Le p\u00e8re tente de calmer son petit par quelques vains mots de raison. Le jeune l&rsquo;insulte. Le p\u00e8re se met \u00e0 l&rsquo;abri. \u00ab\u00a0Papa ! Je ne te pardonnerai jamais ! Jamais ! Tu m&rsquo;entends !\u00a0\u00bb Le p\u00e8re, face \u00e0 nous, pleure en silence. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre de la ligne, personne ne parle. Les c\u0153urs se serrent. Les larmes montent. Le fils se tait, calm\u00e9 par une injection.<\/p>\n<p>Je sors. Les oiseaux chantent toujours.<\/p>\n<p>Au bout de cinq heures d&rsquo;attente, une ambulance vient enfin chercher mon compagnon d&rsquo;infortune. Je le regarde franchir la ligne rouge. Je me demande ce qu&rsquo;il l&rsquo;attend.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par\u00a0<a title=\"Val\u00e9rie Agha\" href=\"http:\/\/leplus.nouvelobs.com\/valerieagha\" rel=\"author\"><strong>Val\u00e9rie Agha<\/strong><\/a><\/p>\n<address>Source : http:\/\/leplus.nouvelobs.com\/contribution\/212709-comment-les-centres-psychiatriques-rendent-les-gens-fous.html<\/address>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Val\u00e9rie est assistante sociale. La souffrance des autres est son pain quotidien. Mais parfois, l&rsquo;exercice de ses fonctions prend des allures d&rsquo;immersion dans des mondes parall\u00e8les. Ce jour-l\u00e0, elle accompagnait un usager en centre psychiatrique d&rsquo;orientation et d&rsquo;accueil. 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