{"id":1425,"date":"2013-08-21T11:54:49","date_gmt":"2013-08-21T10:54:49","guid":{"rendered":"http:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1425"},"modified":"2013-08-21T11:54:49","modified_gmt":"2013-08-21T10:54:49","slug":"assata-shakur-parle-depuis-lexil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1425","title":{"rendered":"Assata Shakur parle depuis l&rsquo;exil"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: center\"><strong><\/strong><strong>Brochure sur une interview d&rsquo;Assata Shakur accord\u00e9e en 1997 \u00e0 Christian Parenti et traduite par le collectif Angles Morts.<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>T\u00e9l\u00e9chargez la brochure en PDF ici:<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong><img decoding=\"async\" alt=\"brochure_assata_shakur_parle_depuis_l__exil.pdf\" src=\"http:\/\/www.bboykonsian.com\/_images\/ext\/icon_pdf.gif\" \/> <a href=\"http:\/\/www.bboykonsian.com\/attachment\/434487\/\">Brochure-Assata Shakur parle depuis l&rsquo;exil.pdf<\/a> \u00a0(220.78 Ko)<\/strong><\/p>\n<p><strong>La militante<\/strong> noire am\u00e9ricaine <strong>Assata Shakur est mal connue, voire inconnue en France<\/strong>. Dans une interview accord\u00e9e en 1997 \u00e0 Christian Parenti, un journaliste et sociologue \u00e9tats-unien, et publi\u00e9e en mars 1998 dans Z Magazine sous le titre \u00ab Assata Shakur speaks from exile. Post-modern maroon in the ultimate palenque \u00bb,<strong> elle revient sur sa trajectoire politique, sur l\u2019exp\u00e9rience de la traque polici\u00e8re et de la prison, sur son \u00e9vasion puis son exil \u00e0 Cuba<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong> La traduction de cet entretien vise \u00e0 faire conna\u00eetre Assata Shakur en France, et \u00e0 travers elle un pan occult\u00e9 du mouvement de lib\u00e9ration noir, en rendant accessibles en fran\u00e7ais des textes courts : entretiens, lettres ouvertes, t\u00e9moignages.<\/strong><br \/>\nJoanne Deborah Byron, devenue Joanne Chesimard apr\u00e8s son mariage, est plus connue sous son nom africain : Assata Olugbala Shakur. N\u00e9e le 16 juillet 1947 \u00e0 New York aux \u00c9tats-Unis, celle qui deviendra <strong>la marraine du rappeur Tupac Shakur<\/strong> fut une <strong>membre active de la section de Harlem du Black Panther Party (BPP) puis de la Black Liberation Army (BLA)<\/strong>. Cette derni\u00e8re, pass\u00e9e du mod\u00e8le d\u2019auto-d\u00e9fense arm\u00e9e du BPP \u00e0 la lutte arm\u00e9e, \u00e9merge apr\u00e8s l\u2019h\u00e9catombe dans les rangs des radicaux noirs due \u00e0 la r\u00e9pression d\u2019\u00c9tat, et notamment au COINTELPRO, un programme d\u2019infiltration, de r\u00e9pression et d\u2019assassinats cibl\u00e9s dirig\u00e9 contre les mouvements radicaux noirs, latinos et am\u00e9rindiens. Form\u00e9e en 1970, la BLA devient v\u00e9ritablement active \u00e0 partir de la scission au sein du BPP en 1971. <strong>Elle se pr\u00e9sente comme un groupe anti-capitaliste, anti-imp\u00e9rialiste, anti-raciste et anti-sexiste, luttant pour \u00ab l\u2019institution de relations socialistes dans lesquelles le peuple noir aurait un contr\u00f4le total et absolu sur son propre destin en tant que peuple \u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>La BLA m\u00e8nera entre autres une campagne d\u00e9fensive et offensive contre les violences polici\u00e8res comme l\u2019avaient fait les Black Panthers et proc\u00e9dera \u00e0 des ex\u00e9cutions cibl\u00e9es de policiers pour protester contre des crimes policiers ou des morts en d\u00e9tention.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\nAssata Shakur rejoint le BPP lorsqu\u2019elle a 23 ans, avant de s\u2019engager dans la BLA la m\u00eame ann\u00e9e, en 1970. Son militantisme au sein des Black Panthers n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9nu\u00e9 de critiques, sur la r\u00e9ponse arm\u00e9e \u00e0 opposer \u00e0 la r\u00e9pression et aux assassinats cibl\u00e9s ou encore sur la faible importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire noire : \u00ab Ils lisaient le petit livre rouge mais ne savaient pas qui \u00e9taient Harriet Tubman, Marcus Garvey et Nat Turner. Ils parlaient d\u2019intercommunalisme mais continuaient \u00e0 croire que la Guerre Civile avait \u00e9t\u00e9 men\u00e9e pour lib\u00e9rer les esclaves \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">En 1971, elle est arr\u00eat\u00e9e une premi\u00e8re fois, \u00e0 la suite d\u2019une altercation avec un client d\u2019un h\u00f4tel de Manhattan, altercation au cours de laquelle elle re\u00e7oit une balle dans le ventre. Elle est arr\u00eat\u00e9e et inculp\u00e9e de tentative de vol, de violences et de port d\u2019arme prohib\u00e9e, avant d\u00eatre lib\u00e9r\u00e9e sous caution. <strong>Elle est ensuite soup\u00e7onn\u00e9e d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 une s\u00e9rie de braquages (des \u00ab expropriations r\u00e9volutionnaires \u00bb comme pr\u00e9f\u00e9rait les appeler la BLA) et d\u2019avoir bless\u00e9 un policier.<\/strong> En 1972, le FBI lance une traque \u00e0 travers tout le territoire afin de capturer celle qu\u2019il pr\u00e9sente comme la dirigeante d\u2019une organisation ayant commis \u00ab une s\u00e9rie de meurtres de sang-froid contre des officiers de la police de New York \u00bb. On d\u00e9couvrira par la suite qu\u2019Assata Shakur avait \u00e9t\u00e9 prise pour cible par un programme de r\u00e9pression du FBI nomm\u00e9 CHESROB, destin\u00e9 \u00e0 \u00ab attribuer \u00e0 l\u2019ancienne Panther new-yorkaise Joanne Chesimard presque la totalit\u00e9 des braquages de banque et des crimes violents impliquant une femme sur la c\u00f4te est. \u00bb Assata <strong>Shakur est condamn\u00e9e \u00e0 la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 en 1973 pour le meurtre pr\u00e9sum\u00e9 d\u2019un agent de la police<\/strong> d\u2019\u00c9tat du New Jersey.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Le 2 novembre 1979,<strong> elle r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019\u00e9vader de prison, apr\u00e8s y avoir subi des tortures qu\u2019elle d\u00e9nonce dans le texte<\/strong> <strong>\u00ab Women In Prison : how it is with us \u00bb<\/strong>. En cavale et en clandestinit\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es, elle finit par demander le statut de r\u00e9fugi\u00e9 politique aupr\u00e8s de Fidel Castro, qu\u2019elle obtient en 1984, et s\u2019installe officiellement \u00e0 Cuba. La traque d\u2019Assata Shakur par le FBI se poursuit. Qualifi\u00e9e en 2005 de \u00ab terroriste int\u00e9rieure \u00bb (\u00ab domestic terrorist \u00bb), elle devient la premi\u00e8re femme \u00e0 entrer dans la liste des terroristes les plus recherch\u00e9s par le FBI au mois de mai 2013. 2 millions d\u2019euros sont promis pour sa capture.<\/p>\n<p><strong>Collectif Angles Morts <\/strong><br \/>\n<strong> <a>anglesmorts@gmail.com<\/a> <\/strong><\/p>\n<p>Introduction de Christian Parenti<\/p>\n<p><strong>Que sont devenus les anciens Black Panthers ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Certains sont morts, comme Huey P. Newton. D\u2019autres ont rejoint les \u00ab Moonies \u00bb (1) ou le Parti r\u00e9publicain, comme Eldridge Cleaver. D\u2019autres encore, comme Mumia Abu Jamal, croupissent en prison. Mais une poign\u00e9e d\u2019entre eux, comme Assata Shakur, a suivi les traces des \u00ab marrons \u00bb, ces anciens esclaves en fuite qui parvenaient \u00e0 s\u2019\u00e9chapper des plantations pour rejoindre les communaut\u00e9s libres install\u00e9es dans la jungle appel\u00e9es \u00ab Palenques \u00bb.<br \/>\nIl y a 20 ans, Shakur \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab l\u2019\u00e2me de la Black Liberation Army \u00bb, un groupe arm\u00e9 clandestin qui avait \u00e9merg\u00e9 des d\u00e9combres des sections de la c\u00f4te est du Black Panther Party. Afeni Shakur, la m\u00e8re de Tupac Shakur, \u00e9tait l\u2019une de ses plus proches camarades politiques. Contrainte \u00e0 la clandestinit\u00e9 en 1971 par des accusations qui se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent fallacieuses par la suite, Assata fut accus\u00e9e d\u2019\u00eatre la \u00ab pr\u00eatresse \u00bb des membres de la BLA ; la \u00ab reine m\u00e8re qui les rassemblait, les poussait \u00e0 l\u2019action, les exhorter \u00e0 tirer \u00bb. Au nombre des faits reproch\u00e9s \u00e0 la BLA, on compte l\u2019assassinat de presque 10 policiers, l\u2019enl\u00e8vement de trafiquants de drogue (dont l\u2019un d\u2019entre eux se r\u00e9v\u00e9la \u00eatre un agent du FBI), et des braquages de banques \u00e0 travers tous les \u00c9tats-Unis.<br \/>\nTout au long des ann\u00e9es 1971 et 1972, les pr\u00e9tendues apparitions d\u2019Assata et les rumeurs folles sur ses faits d\u2019armes ont r\u00e9guli\u00e8rement fait la Une des tablo\u00efds new-yorkais. L\u2019ann\u00e9e suivante, en 1973, alors qu\u2019ils circulent sur le New Jersey Turnpike (2), la police d\u2019\u00c9tat intercepte le v\u00e9hicule o\u00f9 se trouvent Shakur et deux de ses amis. Pendant l\u2019interpellation, une fusillade \u00e9clate. Un policier et un membre pr\u00e9sum\u00e9 de la BLA sont tu\u00e9s, un second policier est l\u00e9g\u00e8rement bless\u00e9. Assata \u2013 que les autorit\u00e9s pr\u00e9f\u00e8rent appeler Miss Joanne Chesimard \u2013 est gri\u00e8vement bless\u00e9e par le tir d\u2019un policier. Laiss\u00e9e pour morte au fond d\u2019un fourgon de police, elle ne surv\u00e9cut que pour \u00eatre accus\u00e9e de la mort du policier et \u00eatre condamn\u00e9e \u00e0 la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<br \/>\nAu cours des six ann\u00e9es suivantes, pass\u00e9es pour l\u2019essentiel \u00e0 l\u2019isolement, six nouveaux chefs d\u2019inculpation viendront s\u2019ajouter. En 1979, apr\u00e8s avoir donn\u00e9 naissance \u00e0 sa fille en prison \u2014 l\u2019administration p\u00e9nitentiaire lui retira moins d\u2019une semaine plus tard -, elle r\u00e9ussit l\u2019une des \u00e9vasions les plus spectaculaires de l\u2019\u00e9poque. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un an dans une prison f\u00e9d\u00e9rale pour femmes de Virginie-Occidentale, cern\u00e9e par des supr\u00e9matistes blanches de la \u00ab Aryan Sisterhood \u00bb, Assata Shakur fut transf\u00e9r\u00e9e dans le quartier de haute s\u00e9curit\u00e9 [\u00ab maximum security wing \u00bb] d\u2019une prison d\u2019\u00c9tat, le Clinton Correctional Center dans le New Jersey. Elle faisait partie des huit prisonni\u00e8res sous surveillance maximale, enferm\u00e9es dans des cellules \u00e9troites et grillag\u00e9es. Le reste de la prison, y compris la partie destin\u00e9e aux visiteurs, \u00e9tait de s\u00e9curit\u00e9 moyenne [\u00ab medium security \u00bb] et d\u00e9pourvu de grilles.<br \/>\nSi l\u2019on en croit la presse de l\u2019\u00e9poque, l\u2019\u00e9vasion de Shakur le 2 novembre se d\u00e9roule ainsi : trois hommes \u2014 deux Noirs, un Blanc \u2013 demandent un permis de visite quatre semaines \u00e0 l\u2019avance, comme le pr\u00e9voit le r\u00e8glement de la prison, avec de faux permis de conduire et de fausses cartes de s\u00e9curit\u00e9 sociale. Les fonctionnaires de la prison n\u2019effectuent cependant pas les contr\u00f4les habituels. Le jour de l\u2019\u00e9vasion, l\u2019\u00e9quipe des trois hommes se retrouve dans la salle d\u2019attente, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la prison, o\u00f9 ils passent par l\u2019enregistrement avant d\u2019\u00eatre conduits en fourgon jusqu\u2019\u00e0 la salle des visites, dans l\u2019aile sud de la prison. Un des membres de l\u2019\u00e9quipe marche en t\u00eate. Malgr\u00e9 la pancarte qui indique que tout visiteur doit \u00eatre soumis au d\u00e9tecteur de m\u00e9taux manuel, il r\u00e9ussit \u00e0 passer l\u2019enregistrement sans m\u00eame \u00eatre fouill\u00e9.<br \/>\nLes deux autres hommes sont inscrits sur le registre sans \u00eatre fouill\u00e9s. Alors qu\u2019ils allaient \u00eatre plac\u00e9s dans la zone r\u00e9serv\u00e9e aux visites, grillag\u00e9e et pourvue de portes en acier verrouill\u00e9es, l\u2019un d\u2019eux brandit une arme et prend la gardienne en otage. Pendant ce temps-l\u00e0, l\u2019homme cens\u00e9 rendre visite \u00e0 Shakur se pr\u00e9cipite vers le poste de contr\u00f4le, braque deux pistolets sur le mur vitr\u00e9 et ordonne \u00e0 la gardienne d\u2019ouvrir la porte en acier. Elle s\u2019ex\u00e9cute.<br \/>\nDe l\u00e0, Shakur et le \u00ab commando \u00bb, ainsi qu\u2019ils furent surnomm\u00e9s dans certains journaux, prennent un troisi\u00e8me garde en otage et rejoignent la fourgonnette gar\u00e9e. Seul le quartier de haute s\u00e9curit\u00e9 de la prison \u00e9tait enti\u00e8rement grillag\u00e9, ce qui explique que l\u2019\u00e9quipe en fuite a \u00e9t\u00e9 en mesure de traverser rapidement la prairie verdoyante qui d\u00e9bouche sur le parking de la Hunterdon State School. L\u00e0 ils retrouvent deux femmes complices puis se s\u00e9parent, les uns partant dans une \u00ab berline bleue bicolore \u00bb, les autres dans une Ford Maverick.<br \/>\nLes autorit\u00e9s m\u00e8neront la chasse pendant les cinq ann\u00e9es qui suivront, en vain. Shakur s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e. Nombreux sont ceux qui attestent que les cadres de la BLA ont \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9s durant cette p\u00e9riode, parmi eux Mutula Shakur, l\u2019oncle de Tupac. On retrouve la trace d\u2019Assata en 1984, \u00e0 150 km au large des c\u00f4tes de Floride. La fugitive la plus recherch\u00e9e par le FBI vivait en fait \u00e0 Cuba. Elle y \u00e9tudiait pour obtenir un master en sciences politiques, \u00e9crivait son autobiographie et \u00e9levait sa fille.<br \/>\nNous sommes en 1997. C\u2019est un apr\u00e8s-midi extr\u00eamement chaud \u00e0 la Havane, Cuba, le dernier Palenque. Je bois un caf\u00e9 noir, serr\u00e9, avec Assata Shakur. Elle vient de f\u00eater ses 50 ans mais en fait plut\u00f4t 36. C\u2019est une femme tr\u00e8s discr\u00e8te, sa s\u00e9curit\u00e9 demeurant une pr\u00e9occupation de tous les instants. Elle termine alors son deuxi\u00e8me livre. Sachant combien les f\u00e9d\u00e9raux souhaitent voir cette femme enferm\u00e9e, cela me fait un dr\u00f4le d\u2019effet d\u2019\u00eatre re\u00e7u chez elle, comme si ma pr\u00e9sence constituait une br\u00e8che dans sa s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>1. NdT : \u00ab Moonies \u00bb est le surnom donn\u00e9 aux adeptes de l\u2019Unification Church, un mouvement religieux n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950 en Cor\u00e9e du Sud. Ce surnom vient du nom de son fondateur Sun Myung Moon.<br \/>\n2. NdT : Le New Jersey Turnpike est une autoroute traversant l\u2019\u00c9tat du New Jersey.<\/p>\n<p><strong>Entretien avec Assata Shakur <\/strong><\/p>\n<p><strong>P : Comment \u00eates-vous arriv\u00e9e \u00e0 Cuba ?<\/strong><br \/>\nS : Et bien, vous savez, je ne pouvais pas simplement \u00e9crire une lettre et dire \u00ab Cher Fidel, j\u2019aimerais venir dans votre pays \u00bb. Je devais donc m\u2019y rendre directement et attendre que les Cubains me r\u00e9pondent. Par chance, ils avaient d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e de qui j\u2019\u00e9tais. Ils avaient pris connaissance de mes m\u00e9moires et des p\u00e9titions aux Nations Unies r\u00e9dig\u00e9es du temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais prisonni\u00e8re politique. Ils \u00e9taient bien inform\u00e9s sur mon affaire et m\u2019ont donn\u00e9 le statut de r\u00e9fugi\u00e9e politique. Je suis donc ici en exil, en tant que militante politique.<\/p>\n<p><strong> P : Qu\u2019avez-vous ressenti \u00e0 votre arriv\u00e9e ici ?<\/strong><br \/>\nJ\u2019\u00e9tais vraiment boulevers\u00e9e. J\u2019avais beau me dire socialiste, j\u2019avais des pr\u00e9jug\u00e9s d\u00e9lirants, idiots, sur Cuba. Comprenez-moi, j\u2019ai grandi dans les ann\u00e9es 50, en ce temps-l\u00e0 les enfants se cachaient sous leurs pupitres quand on leur disait \u00ab les communistes arrivent \u00bb. Donc m\u00eame si je soutenais clairement la r\u00e9volution, je m\u2019attendais \u00e0 voir les gens se balader en treillis vert comme Fidel, et \u00e0 ce qu\u2019ils parlent d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, du style : \u00ab la r\u00e9volution doit continuer Compa\u00f1ero. En avant pour la victoire Camarade. \u00bb Une fois sur place, j\u2019ai vu que les Cubains \u00e9taient simplement des gens qui faisaient ce qu\u2019ils avaient \u00e0 faire comme l\u00e0 d\u2019o\u00f9 je viens. Ce pays a un sens de la communaut\u00e9 tr\u00e8s pouss\u00e9. Contrairement aux \u00c9tats-Unis, les gens d\u2019ici sont beaucoup moins isol\u00e9s. Ils sont vraiment proches les uns des autres.<br \/>\nPar ailleurs, je ne savais pas qu\u2019autant de Noirs vivaient \u00e0 Cuba et qu\u2019existait toute cette culture afro-cubaine. L\u2019image que j\u2019avais de Cuba se r\u00e9sumait au Che Guevara et \u00e0 Fidel Castro. Je n\u2019avais jamais entendu parler d\u2019Antonio Maceo [h\u00e9ros de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance cubaine], ni des autres Africains qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans l\u2019histoire cubaine.<br \/>\nJe fus \u00e9galement frapp\u00e9e par l\u2019absence de noms de marques et de consum\u00e9risme. Allez dans un magasin et vous y trouverez un sac de \u00ab riz \u00bb. Cela a compl\u00e8tement remis en cause ce que je consid\u00e9rais comme acquis dans ces endroits absurdes o\u00f9 les gens parlent ainsi : \u00ab je ne mange que de l\u2019Oncle untel ou telle autre marque de riz \u00bb.<\/p>\n<p><strong>P : Avez-vous \u00e9t\u00e9 bien re\u00e7ue par le r\u00e9gime cubain ?<\/strong><br \/>\nIls m\u2019ont tr\u00e8s bien accueillie. Ce fut diff\u00e9rent de ce \u00e0 quoi je m\u2019attendais, je pensais qu\u2019ils seraient plus pressants. Ils \u00e9taient bien plus int\u00e9ress\u00e9s par ce que je voulais entreprendre, par mes projets. Je leur ai expliqu\u00e9 que la chose la plus importante pour moi \u00e9tait de retrouver ma fille et d\u2019\u00e9crire un livre. Ils m\u2019ont r\u00e9pondu : \u00ab de quoi as-tu besoin ? \u00bb. Ils \u00e9taient \u00e9galement int\u00e9ress\u00e9s par ma vision de la lutte des Africains aux \u00c9tats-Unis. Cela m\u2019a beaucoup impressionn\u00e9. Car j\u2019ai grandi, pour ainsi dire, dans un mouvement qui avait alors affaire aux Blancs de gauche. Eux se prenaient pour les chefs et voulaient toujours nous expliquer ce que nous devions faire, ils \u00e9taient persuad\u00e9s de tout savoir. L\u2019attitude des Cubains \u00e9tait marqu\u00e9e par la solidarit\u00e9 et le respect. Ce fut une profonde le\u00e7on de coop\u00e9ration.<\/p>\n<p><strong> P : Vous ont-ils pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 des gens ? Vous ont-ils servi de guides pendant un temps ?<\/strong><br \/>\nIls m\u2019ont mis \u00e0 disposition un dictionnaire, un appartement, m\u2019ont fait visiter quelques sites historiques, apr\u00e8s quoi je me suis plus ou moins d\u00e9brouill\u00e9e par moi-m\u00eame. Ma fille a fini par me rejoindre, apr\u00e8s un harc\u00e8lement prolong\u00e9 et un refus de passeport. Elle est devenue ma priorit\u00e9. Nous avons d\u00e9couvert les \u00e9coles cubaines ensemble, nous avons fait la sixi\u00e8me ensemble, explor\u00e9 les parcs et les plages.<\/p>\n<p><strong>P : Elle vous avait \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e \u00e0 la naissance, n\u2019est-ce pas ?<\/strong><br \/>\nOui. \u00c0 Cuba, vous pouvez allaiter en prison, et ils travaillent de mani\u00e8re tr\u00e8s rapproch\u00e9e avec la famille des d\u00e9tenus. Aux \u00c9tats-Unis, certaines m\u00e8res n\u2019ont m\u00eame jamais vu leur nouveau n\u00e9. Cela ne faisait qu\u2019une semaine que j\u2019\u00e9tais avec ma fille lorsqu\u2019ils m\u2019ont renvoy\u00e9e en prison. Cette s\u00e9paration fut l\u2019une des p\u00e9riodes les plus difficiles de ma vie. Je ne r\u00e9ussis \u00e0 en parler que depuis peu. Je me devais de le refouler, sans quoi je serais devenu folle. Lorsque j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 m\u2019\u00e9vader, en 1979, elle n\u2019avait que cinq ans.<\/p>\n<p><strong>P : Vous \u00eates arriv\u00e9e \u00e0 Cuba combien de temps apr\u00e8s votre \u00e9vasion ?<\/strong><br \/>\nCinq ans apr\u00e8s, en 1984.<\/p>\n<p>P : La question est certainement d\u00e9plac\u00e9e, mais o\u00f9 \u00e9tiez-vous entre 1979 et 1984 ?<br \/>\nJe vivais en clandestinit\u00e9. Je ne parle jamais de cette p\u00e9riode car le faire mettrait en danger des personnes qui m\u2019ont aid\u00e9e.<\/p>\n<p>P : D\u2019accord, je comprends. <strong>Vous nous avez parl\u00e9 de votre adaptation \u00e0 la vie cubaine, pouvez-vous nous parler de votre adaptation \u00e0 l\u2019exil ?<\/strong><br \/>\nL\u2019exil, pour moi, signifie me s\u00e9parer des gens que j\u2019aime. Les \u00c9tats-Unis en eux-m\u00eames ne m\u2019ont jamais manqu\u00e9 et ne me manquent pas. Mais la culture noire, la vie des Noirs aux \u00c9tats-Unis, cette saveur afro-am\u00e9ricaine me manque. Le parler, les mouvements, le style, je suis nostalgique de tout cela.<br \/>\nS\u2019adapter \u00e0 l\u2019exil signifie se confronter \u00e0 l\u2019id\u00e9e que vous ne pourrez peut-\u00eatre jamais revenir chez vous. Pour y faire face, psychologiquement, je pensais \u00e0 l\u2019esclavage. Tout esclave devait faire face \u00e0 l\u2019id\u00e9e suivante : \u00ab je ne reverrai sans doute jamais l\u2019Afrique \u00bb. Un marron, un esclave en fuite, au moment m\u00eame o\u00f9 il se lib\u00e8re, doit accepter le fait qu\u2019\u00eatre libre ou se battre pour sa libert\u00e9 signifie : \u00ab je serai s\u00e9par\u00e9 de ceux que j\u2019aime \u00bb. Je puisais l\u00e0-dedans et dans l\u2019exemple de gens comme Harriet Tubman et de tous ceux qui ont r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019esclavage. Parce que c\u2019est bien \u00e0 cela que ressemblait la prison. La prison ressemblait \u00e0 l\u2019esclavage. On s\u2019y sent comme en esclavage. Des Noirs et des personnes de couleurs encha\u00een\u00e9es. La mani\u00e8re dont j\u2019\u00e9tais trait\u00e9e en prison, c\u2019\u00e9tait de l\u2019esclavage. Si vous vous levez et dites : \u00ab Je n\u2019accepte pas le statu quo \u00bb, ils r\u00e9pondent : \u00ab Nous avons quelque chose pour vous : un fouet, des cha\u00eenes, une cellule \u00bb.<br \/>\nM\u00eame une fois libre, je me disais \u00ab je suis libre, et maintenant ? \u00bb. Il me fallait m\u2019habituer \u00e0 beaucoup de choses : vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 engag\u00e9e sur la voie de la justice sociale, un pays du tiers-monde avec de nombreux probl\u00e8mes. Cela m\u2019a pris un certain temps pour comprendre tout ce contre quoi les Cubains se dressent, et r\u00e9aliser pleinement tout ce qu\u2019ils essaient de construire.<\/p>\n<p>P : <strong>L\u2019africanit\u00e9 de Cuba vous a-t-elle aid\u00e9e ? Vous a-t-elle procur\u00e9 du r\u00e9confort ?<\/strong><br \/>\nLa politique fut la premi\u00e8re source de r\u00e9confort. Ce fut un grand soulagement. Vous savez, aux \u00c9tats-Unis, on se sent submerg\u00e9 par les messages n\u00e9gatifs, on se sent bizarre, comme si vous \u00e9tiez la seule \u00e0 ressentir toute cette douleur et cette in\u00e9galit\u00e9. Les gens vous disent : \u00ab Oublie tout \u00e7a, essaie seulement de t\u2019enrichir, sois sans piti\u00e9, prend ce qui te reviens, ach\u00e8te, d\u00e9pense, consomme \u00bb. Donc vivre ici m\u2019a permis de m\u2019affirmer, je me disais : \u00ab d\u2019accord, il existe en effet beaucoup de personnes r\u00e9volt\u00e9es par l\u2019injustice \u00bb.<br \/>\nLa culture africaine, je l\u2019ai d\u00e9couverte plus tard. J\u2019ai d\u2019abord appris sur la politique, le socialisme, sur ce que cela signifiait de vivre dans un pays o\u00f9 tout appartient au peuple, o\u00f9 les soins m\u00e9dicaux et les m\u00e9dicaments sont gratuits. Ensuite, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier les religions afro-cubaines, la Santer\u00eda, le Palo Monte, l\u2019Abaku\u00e1. Je voulais comprendre les c\u00e9r\u00e9monies et la philosophie. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 quel point<br \/>\nnous, les Noirs des \u00c9tats-Unis, avons \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s. Que l\u2019on pense aux tambours, aux percussions ou aux danses. \u00c0 Cuba, ils connaissent encore des rites pr\u00e9serv\u00e9s depuis le temps de l\u2019esclavage. C\u2019\u00e9tait comme retrouver une autre partie de moi-m\u00eame. Je devais trouver un nom africain. Je suis toujours \u00e0 la recherche de cette Afrique \u00e0 laquelle j\u2019ai \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e. Je l\u2019ai trouv\u00e9e ici dans tous les aspects de la culture. Il y a une tendance \u00e0 r\u00e9duire l\u2019africanit\u00e9 de Cuba \u00e0 la Santer\u00eda. Mais elle est pr\u00e9sente dans la litt\u00e9rature, la langue, la politique.<\/p>\n<p>P : <strong>Avec la chute de l\u2019URSS, aviez-vous peur d\u2019une contre-r\u00e9volution \u00e0 Cuba, et par extension, avez-vous craint pour votre propre s\u00e9curit\u00e9 ?<\/strong><br \/>\nOui, bien s\u00fbr. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 folle de ne pas m\u2019inqui\u00e9ter. Des gens venaient depuis les \u00c9tats-Unis pour me dire : \u00ab Combien de temps penses-tu qu\u2019il reste \u00e0 la r\u00e9volution, deux, trois mois ? Crois-tu vraiment que la r\u00e9volution va survivre ? Tu ferais mieux de partir d\u2019ici. \u00bb C\u2019\u00e9tait difficile.<br \/>\nLes Cubains se plaignaient tous les jours, ce qui est normal. Je veux dire, qui ne se plaindrait pas \u00e0 leur place ? La situation alimentaire \u00e9tait tr\u00e8s mauvaise, beaucoup plus mauvaise que maintenant, aucun transport public, des coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui duraient huit heures. On s\u2019asseyait dans le noir et on se demandait : \u00ab Jusqu\u2019\u00e0 quand les gens vont-ils supporter \u00e7a ? \u00bb. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 en prison, et j\u2019ai v\u00e9cu aux \u00c9tats-Unis, je peux supporter presque tout. Je sentais que je pouvais survivre \u00e0 n\u2019importe quoi, sauf au d\u00e9barquement de l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e9tats-unien et \u00e0 ce qu\u2019ils prennent le contr\u00f4le de l\u2019\u00eele. C\u2019est la seule chose \u00e0 laquelle je n\u2019aurais pas pu survivre.<br \/>\nPar chance, de nombreux Cubains ressentaient la m\u00eame chose. Les gens ont beaucoup pris sur eux-m\u00eame \u00e0 cette \u00e9poque, avec des heures d\u2019attente aux arr\u00eats de bus pour se rendre au travail. Ce n\u2019\u00e9tait pas facile. Mais il ne s\u2019agit pas d\u2019une r\u00e9volution superficielle, impos\u00e9e. C\u2019est une de ces r\u00e9volutions courageuses. Une de ces r\u00e9volutions obtenues dans le sang, la sueur et les larmes. Une de ces r\u00e9volutions o\u00f9 les gens clament : \u00ab Nous n\u2019avons pas l\u2019intention de retourner au temps des plantations. Nous n\u2019avons que faire de votre Oncle Sam, nous n\u2019avons que faire de vos missiles t\u00e9l\u00e9guid\u00e9s, des manoeuvres de votre sale, votre immonde CIA. Nous sommes cette \u00eele de 11 millions d\u2019habitants et nous ne voulons pas vivre de la mani\u00e8re que vous voulez que nous vivions, et si vous n\u2019\u00eates pas contents, allez voir ailleurs. \u00bb Avec ces mots, nous \u00e9tions plus forts. Bien s\u00fbr, tout le monde ne ressentait pas les choses ainsi, mais un grand nombre oui.<\/p>\n<p>P : <strong>Que pouvez-vous nous dire sur la question raciale et le racisme \u00e0 Cuba ?<\/strong><br \/>\nC\u2019est une question cruciale. La r\u00e9volution a d\u00e9but\u00e9 il y a environ 30 ans. Il serait absurde de croire que les Cubains auraient pu compl\u00e8tement se d\u00e9barrasser du racisme en si peu de temps. Le socialisme n\u2019est pas une baguette magique qu\u2019il suffirait d\u2019agiter pour que tout change.<\/p>\n<p><strong>P : Pouvez-vous nous en dire plus sur les succ\u00e8s et les \u00e9checs de la r\u00e9volution sur ce point ?<\/strong><br \/>\nJe ne connais aucun quartier qui soit s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9 ici. Un autre exemple : le troisi\u00e8me Congr\u00e8s du Parti communiste cubain s\u2019est focalis\u00e9 sur la t\u00e2che suivante, faire en sorte que la direction du parti refl\u00e8te le nombre r\u00e9el de personnes de couleur et de femmes pr\u00e9sentes dans le pays. Malheureusement, le quatri\u00e8me congr\u00e8s a compl\u00e8tement red\u00e9fini ses priorit\u00e9s pour se recentrer sur la survie de la r\u00e9volution. Lorsque l\u2019Union Sovi\u00e9tique et le camp socialiste se sont effondr\u00e9s, Cuba a perdu 85 % de ses revenus. Cela prendra du temps, mais je pense honn\u00eatement que de nombreux changements dans la culture sont encore possibles. Certaines personnes parlent encore de \u00ab bons cheveux \u00bb et de \u00ab mauvais cheveux \u00bb. Certaines personnes pensent que c\u2019est bien d\u2019avoir la peau claire, que si elles se marient avec une personne claire, alors elles am\u00e9liorent la race. De nombreuses contradictions persistent dans l\u2019esprit des gens. Il faut encore lutter contre l\u2019eurocentrisme dans l\u2019\u00e9ducation, bien que Cuba soit d\u00e9j\u00e0 en avance sur ce plan par rapport au reste du monde. Pour \u00eatre juste, je pense que les relations raciales sont vingt fois meilleures \u00e0 Cuba qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, et je crois que la r\u00e9volution est d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 \u00e9liminer le racisme<br \/>\ncompl\u00e8tement.<br \/>\nJe pense aussi que la \u00ab p\u00e9riode sp\u00e9ciale (3) \u00bb a chang\u00e9 la situation \u00e0 Cuba. Elle a provoqu\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e de nombreux touristes blancs, parmi lesquels beaucoup sont racistes et s\u2019attendent \u00e0 un accueil servile.<br \/>\nIl y a aussi les entreprises, avec le syst\u00e8me des \u00ab joint-ventures (4) \u00bb, qui am\u00e8nent avec elles leurs id\u00e9es et leurs pratiques racistes, comme le fait d\u2019engager tr\u00e8s peu de Noirs. Tout cela signifie que la r\u00e9volution doit \u00eatre plus vigilante que jamais dans l\u2019identification du racisme et des moyens pour le combattre.<\/p>\n<p><strong>P : Un reproche que l\u2019on entend souvent, m\u00eame au sein de la gauche, pointe l\u2019existence, encore aujourd\u2019hui, d\u2019un racisme institutionnel \u00e0 Cuba. Est-ce vrai ? Rencontre-t-on des pratiques racistes dans l\u2019attribution des logements, du travail, ou dans la justice p\u00e9nale ?<\/strong><br \/>\nNon. Je ne pense pas que le racisme institutionnel en tant que tel existe \u00e0 Cuba. En m\u00eame temps, les gens ont leurs propres pr\u00e9jug\u00e9s. \u00c9videmment, ces gens avec des pr\u00e9jug\u00e9s doivent bien travailler quelque part, et doivent avoir de l\u2019influence dans les institutions pour lesquelles ils travaillent. Mais je crois qu\u2019il est trop rapide de dire que le racisme est institutionnalis\u00e9 \u00e0 Cuba.<br \/>\nJe suis convaincue que nous avons besoin d\u2019une campagne permanente pour \u00e9duquer les gens, les sensibiliser et analyser le racisme. La lutte contre le racisme s\u2019est toujours jou\u00e9e \u00e0 deux niveaux : au niveau du politique et des politiques publiques, et au niveau de la conscience de chaque individu. Une des choses qui influence les id\u00e9es sur la race \u00e0 Cuba est que la r\u00e9volution a eu lieu en 1959, \u00e0 un moment o\u00f9 le monde n\u2019avait qu\u2019une compr\u00e9hension limit\u00e9e de ce qu\u2019\u00e9tait le racisme. Durant les ann\u00e9es soixante, le monde a vu \u00e9merger le mouvement du Black Power, dont j\u2019ai largement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9. C\u2019\u00e9tait le moment du \u00ab Black is Beautiful \u00bb, et de l\u2019exploration de l\u2019art africain, de la litt\u00e9rature et de la culture africaines. \u00c0 Cuba, ce processus n\u2019a pas vraiment eu lieu. Au fur et \u00e0 mesure des ann\u00e9es, la r\u00e9volution avait accompli tant de progr\u00e8s que la plupart des gens pensait le racisme disparu. Un exemple : je dirais que plus de 90 % des Noirs dipl\u00f4m\u00e9s l\u2019ont \u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9volution. Ces derniers ont v\u00e9cu une p\u00e9riode historique bien particuli\u00e8re. L\u2019enjeu principal, pour de bonnes raisons, r\u00e9sidait dans l\u2019unit\u00e9 entre Blancs et Noirs afin de sauver la r\u00e9volution. C\u2019est seulement maintenant que les universitaires commencent \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux politiques de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>P : Quel regard portez-vous sur les diff\u00e9rentes situations de vos anciens camarades ? Je pense aux r\u00e9centes lib\u00e9rations de Geronimo Pratt, de Johnny Spain et de Dhoruba Bin Wahad, au travail qu\u2019ont poursuivi Angela Davis et Bobby Seale ; et, c\u00f4t\u00e9 n\u00e9gatif, \u00e0 la trajectoire politique d\u2019Elridge Cleaver et la mort de Huey Newton ?<\/strong><br \/>\nIl y a eu des victoires. Et ces victoires sont le fruit d\u2019un travail acharn\u00e9. Cela a pris beaucoup de temps. Cela a pris 27 ans \u00e0 Geronimo et 19 ans \u00e0 Dhoruba pour prouver leur innocence et qu\u2019ils \u00e9taient bien victimes du COINTELPRO. Le gouvernement a reconnu qu\u2019il pilotait le COINTELPRO, mais a refus\u00e9 d\u2019admettre avoir pers\u00e9cut\u00e9 qui que ce soit. Comment cela est-il possible ? Je pense qu\u2019aux \u00c9tats-Unis on devrait se battre pour la lib\u00e9ration de Mumia Abu Jamal et pour l\u2019amnistie de tous les prisonniers politiques. Le fait que ces luttes soient d\u00e9laiss\u00e9es refl\u00e8te non seulement la faiblesse de la gauche, mais aussi son racisme.<br \/>\nParmi les aspects positifs, je pense que beaucoup de gens m\u00fbrissent et gu\u00e9rissent. Beaucoup d\u2019entre nous analysent pour la premi\u00e8re fois la mani\u00e8re dont nous avons \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s. Pas seulement en tant qu\u2019Africains, mais en tant que peuple, qui \u00e9tait, et qui est encore, soumis \u00e0 la terreur et \u00e0 la surveillance. Nous sommes enfin en mesure de nous rassembler et de reconna\u00eetre que la r\u00e9pression \u00e9tait r\u00e9elle, et nous pouvons affirmer que \u00ab nous avons besoin de gu\u00e9rir. \u00bb J\u2019ai de l\u2019espoir pour tous ceux qui se sont \u00e9puis\u00e9s ou sont tomb\u00e9s dans la drogue ou l\u2019alcool, pour toutes les victimes tombe\u00e9s au cours de notre lutte. \u00c9tant donn\u00e9 l\u2019ampleur de ce contre quoi nous nous sommes dress\u00e9s, et nous dressons toujours, je pense que nous avons fait de notre mieux.<\/p>\n<p><strong>P : Quel r\u00f4le pensez-vous que joue le Rap aujourd\u2019hui dans le mouvement pour la justice sociale ?<\/strong><br \/>\nLe Hip Hop peut \u00eatre une arme tr\u00e8s puissante pour \u00e9largir la conscience politique et sociale des jeunes. Mais \u00e0 l\u2019image de n\u2019importe quelle autre arme, si tu ne sais pas comment t\u2019en servir, si tu ne sais pas quoi cibler, ou si tu ne sais pas pourquoi tu utilises cette arme, tu peux finir par te tirer une balle dans le pied ou tuer tes propres fr\u00e8res et soeurs. Le gouvernement a tout de suite r\u00e9alis\u00e9 l\u2019\u00e9norme potentiel r\u00e9volutionnaire du Rap. Certains politiques ont pris le train en marche pour attaquer des rappeurs comme Sister Soldier ou NWA. De nombreux corps policiers ont exprim\u00e9 ouvertement leur hostilit\u00e9 envers les artistes rap \u00e0 travers tout le pays. \u00c0 leurs yeux, la plupart des rappeurs peuvent \u00eatre rang\u00e9s dans la cat\u00e9gorie des criminels potentiels, des tueurs de flics ou des personnes subversives.<br \/>\nSi vous ne croyez pas au fait que le FBI poss\u00e8de de vastes dossiers sur chaque rappeur connu, c\u2019est que vous devez probablement encore croire au lapin de P\u00e2ques ou \u00e0 la petite souris. C\u2019est un fait av\u00e9r\u00e9 que de nombreux rappeurs sont sous surveillance polici\u00e8re constante.<\/p>\n<p><strong>P : Il y a eu des sp\u00e9culations sur le fait que Tupac ait pu \u00eatre pi\u00e9g\u00e9 quand il a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 de viol. Il y fait r\u00e9f\u00e9rence dans l\u2019une de ses chansons. Pensez-vous qu\u2019il existe un programme COINTELPRO contre les rappeurs ?<\/strong><br \/>\nC\u2019est possible, absolument. Diviser pour mieux r\u00e9gner c\u2019est ce que le FBI sait faire de mieux. L\u2019histoire le prouve. Le FBI a foment\u00e9 la division du Black Panther Party. La police et le gouvernement ont mont\u00e9 les organisations les unes contre les autres, les gangs entre eux, les leaders entre eux. Maintenant il existe cette opposition entre la C\u00f4te Est et la C\u00f4te Ouest.<br \/>\nNous avons d\u00e9barqu\u00e9 des m\u00eames bateaux, nous avons \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits \u00e0 l\u2019esclavage dans les m\u00eames plantations, et nous avons tous \u00e9t\u00e9 opprim\u00e9s, brutalis\u00e9s et enferm\u00e9s ensemble, par millions. Quel sens cela a-t-il de nous battre les uns contre les autres ? Donc oui, j\u2019ai la conviction que le gouvernement encourage des combats fratricides, et je ne serais pas surprise de d\u00e9couvrir qu\u2019ils ont organis\u00e9 plus d\u2019un coup mont\u00e9 contre Tupac.<\/p>\n<p><strong>P : Que pensez-vous de la musique de Tupac ?<\/strong><br \/>\nJe pense que Tupac \u00e9tait un g\u00e9nie. J\u2019aime sa musique, m\u00eame lorsque je ne suis pas d\u2019accord avec ce qu\u2019il dit ou les espaces dans lesquels il \u00e9voluait. Il avait cette capacit\u00e9 de toucher \u00e0 tant de choses visc\u00e9rales, des choses que la plupart des gens n\u2019arrivent pas m\u00eame \u00e0 identifier, et encore moins \u00e0 exprimer.<\/p>\n<p><strong>P : Que pensez-vous de la contradiction entre le r\u00f4le qu\u2019il a pu jouer en tant qu\u2019enfant du mouvement d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et son r\u00f4le de rappeur gangsta de l\u2019autre ?<\/strong><br \/>\nCette conscience contradictoire dont vous parlez existe partout. Malheureusement, ce n\u2019est pas nouveau. Dans les ann\u00e9es soixante et soixante-dix des personnalit\u00e9s comme Huey Newton et Elridge Cleaver incarnaient clairement des aspects de cette confusion en m\u00e9langeant politique r\u00e9volutionnaire et gangsterisme. La machine \u00e0 d\u00e9truire les esprits fonctionne peu \u00e0 peu, et nous am\u00e8ne \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer courir apr\u00e8s l\u2019argent et le pouvoir plut\u00f4t qu\u2019apr\u00e8s la justice. Nous avons tous plus ou moins subi un lavage de cerveau et \u00e9t\u00e9 d\u00e9sorient\u00e9s.<br \/>\nQui que tu sois, Hollywood s\u2019est immisc\u00e9 dans ton esprit. L\u2019acte de se lib\u00e9rer a beaucoup \u00e0 voir avec se d\u00e9faire de ce lavage de cerveau. J\u2019entends tous ces rappeurs parler de \u00ab rester vrai \u00bb [\u00ab keep it real \u00bb]<br \/>\ntout en vendant des fantasmes de gloire. Je pense aux clips de Rap tourn\u00e9s dans des bo\u00eetes de nuit \u00e0 la mode, des casinos, dans de grandes maisons lou\u00e9es, autour de piscines lou\u00e9es, de yacht lou\u00e9s, d\u2019avions priv\u00e9s lou\u00e9s, d\u2019h\u00e9licopt\u00e8res lou\u00e9s. La plupart des gens dans le rap business arrivent \u00e0 peine \u00e0 s\u2019en sortir.<br \/>\nTupac \u00e9tait une exception. Il n\u2019avait que 25 ans quand il est mort, et ce qui me rend le plus triste c\u2019est l\u2019absence de communaut\u00e9 solide de r\u00e9volutionnaires africains pour le prot\u00e9ger et l\u2019aider \u00e0 s\u2019instruire. Ceux qui l\u2019aimaient ont fait ce qu\u2019ils ont pu, mais ils \u00e9taient en concurrence avec des influences tr\u00e8s puissantes, s\u00e9duisantes et n\u00e9gatives.<br \/>\nEn tant que mouvement, je pense que nous devons nous impliquer plus dans l\u2019\u00e9ducation des jeunes et les soutenir. Les Noirs, les Africains, subissent aujourdhui autant de discriminations et de brutalit\u00e9s que nous en subissions dans les ann\u00e9es soixante et le racisme fait partie des programmes du parti r\u00e9publicain et du parti d\u00e9mocrate. Nous devons reconstruire un mouvement capable de lib\u00e9rer notre peuple. Nous ne pouvons pas ramener Tupac \u00e0 la vie, mais nous pouvons tirer des le\u00e7ons de sa mort. L\u2019oeuvre de Tupac est pleine d\u2019amour. Nous devons construire un monde o\u00f9 les Tupac du monde entier puissent grandir et aimer sans avoir peur que n\u2019importe quel idiot arm\u00e9 vienne leur exploser le cr\u00e2ne.<\/p>\n<p><strong>P : Vous consid\u00e9rez-vous encore r\u00e9volutionnaire ?<\/strong><br \/>\nJe suis toujours r\u00e9volutionnaire car j\u2019ai la conviction que les \u00c9tats-Unis ont besoin d\u2019une transformation compl\u00e8te et profonde du syst\u00e8me qu\u2019ils appellent \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, nous vivons dans une \u00ab dollarocratie \u00bb. Quel millionnaire est sur le point d\u2019\u00eatre \u00e9lu ? Imaginez que vous alliez au restaurant et que les seuls plats propos\u00e9s au menu soient de la crotte s\u00e9ch\u00e9e et de la moisissure. \u00c7a n\u2019est pas app\u00e9tissant. Je pense la m\u00eame chose du spectre politique aux \u00c9tats-Unis. Ce qui existe aujourd\u2019hui doit dispara\u00eetre. Tout : la mani\u00e8re dont les richesses sont r\u00e9parties, la mani\u00e8re dont on maltraite l\u2019environnement. Si on laisse ces politiciens fous continuer \u00e0 gouverner, la plan\u00e8te sera d\u00e9truite.<\/p>\n<p><strong> P : Dans les ann\u00e9es soixante, des organisations dans lesquelles vous militiez plaidaient pour l\u2019autod\u00e9fense arm\u00e9e. Selon vous, quels sont les moyens de nos jours pour parvenir \u00e0 un changement social aux \u00c9tats-Unis ?<\/strong><br \/>\nJe crois encore \u00e0 l\u2019autod\u00e9fense et \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination des Africains et des autres peuples opprim\u00e9s en Am\u00e9rique. Je crois \u00e0 la paix, mais je trouve totalement immoral de brutaliser et d\u2019opprimer des peuples, de commettre un g\u00e9nocide contre un peuple, et ensuite de leur raconter qu\u2019ils n\u2019ont pas le droit de se lib\u00e9rer par les moyens qu\u2019ils jugent n\u00e9cessaires. Mais pour l\u2019instant la priorit\u00e9 est le r\u00e9veil des consciences. B\u00e2tir le changement social et la justice sociale signifie que les gens doivent \u00eatre plus conscients d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du mouvement, et pas seulement sur les questions de race, mais aussi de classe, de sexisme, d\u2019\u00e9cologie, etc. Les m\u00e9thodes de 1917 qui consistent \u00e0 rester debout dans un coin \u00e0 distribuer des tracts \u00ab Travailleurs de tous les pays, unissez-vous \u00bb ne marcheront pas. Nous devons utiliser d\u2019autres moyens de communication. Les vieilles recettes pour atteindre la conscientisation ne fonctionnent plus. Les petits groupes adeptes de L\u00e9nine ne r\u00e9ussiront pas. Il nous faut utiliser la vid\u00e9o, le son, internet.<br \/>\nNous devons aussi travailler sur les principes de base pour reconstruire la communaut\u00e9. Comment pouvez-vous organiser votre communaut\u00e9 si vous n\u2019en avez pas ? Je vis \u00e0 Cuba, n\u2019est-ce pas ? Nous avons des films am\u00e9ricains ici, et j\u2019en ai marre des monstres, c\u2019est la tyrannie des monstres. Les films ne sont plus que peur et monstres. Ils ont m\u00eame des b\u00e9b\u00e9s monstres maintenant. On attend des gens qu\u2019ils vivent dans ce monde d\u2019ali\u00e9nation et de peur. <strong>J\u2019entends dire qu\u2019aux \u00c9tats-Unis les gens ont m\u00eame peur de se regarder dans les yeux dans la rue. Aucun changement social ne peut advenir si les gens sont autant isol\u00e9s. Nous devons donc reconstruire un sens de la communaut\u00e9, cela signifie aller taper aux portes et renouer des liens. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\n<p><em>3. NdT : \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1980, Cuba r\u00e9alise pr\u00e8s de 80 % de son commerce ext\u00e9rieur avec le bloc de l\u2019Est. Lorsque survient la chute de l\u2019URSS, l\u2019\u00eele doit donc faire face \u00e0 une chute brutale des exportations et importations. Le PIB diminue de 35 %, et l\u2019approvisionnement en \u00e9lectricit\u00e9 devient tr\u00e8s insuffisant : c\u2019est le d\u00e9but de la \u00ab p\u00e9riode sp\u00e9ciale en temps de paix \u00bb. Pour faire face \u00e0 tous ces probl\u00e8mes et \u00e0 l\u2019embargo, les dirigeants cubains sont contraints de mettre en place un grand nombre de r\u00e9formes, notamment la circulation des devises \u00e9trang\u00e8res et l\u2019ouverture du pays au tourisme. <\/em><br \/>\n<em> 4. NdT : Filiale commune entre deux ou plusieurs entreprises dans le cadre d\u2019une coop\u00e9ration \u00e9conomique internationale. Cette technique financi\u00e8re est un moyen de coop\u00e9ration entre des soci\u00e9t\u00e9s qui poss\u00e8dent des comp\u00e9tences compl\u00e9mentaires ; elle repr\u00e9sente un des seuls moyens d\u2019acc\u00e8s des firmes \u00e9trang\u00e8res voulant s\u2019implanter dans les ex-pays communistes. <\/em>\n<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong><a title=\"Assata Shakur parle depuis l'exil\" rel=\"http:\/\/www.bboykonsian.com\/photo\/art\/grande\/5772678-8605531.jpg?v=1376614527&amp;ibox\"><img decoding=\"async\" title=\"Assata Shakur parle depuis l'exil\" alt=\"Assata Shakur parle depuis l'exil\" src=\"http:\/\/www.bboykonsian.com\/photo\/art\/default\/5772678-8605531.jpg?v=1376614528\" \/><\/a><\/strong><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Brochure sur une interview d&rsquo;Assata Shakur accord\u00e9e en 1997 \u00e0 Christian Parenti et traduite par le collectif Angles Morts. 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