{"id":1525,"date":"2013-11-29T14:42:48","date_gmt":"2013-11-29T13:42:48","guid":{"rendered":"http:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1525"},"modified":"2013-12-04T14:46:10","modified_gmt":"2013-12-04T13:46:10","slug":"sante-en-prison-letablissement-penitentiaire-nest-pas-un-lieu-de-soin-mais-de-misere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=1525","title":{"rendered":"Sant\u00e9 en prison : l&rsquo;\u00e9tablissement p\u00e9nitentiaire n&rsquo;est pas un lieu de soin, mais de mis\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/jnp.farapej.fr\/JNP2013\/\" target=\"_blank\">Les Journ\u00e9es nationales prison (JNP)<\/a> prennent fin ce week-end. Cette semaine de d\u00e9bats, organis\u00e9e tous les ans par la Farapej (F\u00e9d\u00e9ration des associations r\u00e9flexion-action, prison et justice), avait cette ann\u00e9e pour th\u00e8me \u00ab\u00a0La sant\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la prison\u00a0\u00bb. Comment exercer son m\u00e9tier de mani\u00e8re ordinaire dans endroit qui ne l&rsquo;est pas ? Anne L\u00e9cu, m\u00e9decin \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis et auteur de \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lesbelleslettres.com\/livre\/?GCOI=22510100738520\" target=\"_blank\">La prison, un lieu de soin ?<\/a>\u00a0\u00bb revient sur le paradoxe de cette situation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"http:\/\/referentiel.nouvelobs.com\/wsfile\/9521385735929.jpg\" width=\"630\" height=\"360\" \/><\/p>\n<p>Unit\u00e9 carc\u00e9rale de soins ambulatoires \u00e0 la maison d&rsquo;arr\u00eat de Clermont-Ferrand (LA MONTAGNE\/MAXPPP)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis la <a href=\"http:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000728979\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">loi n\u00b0 94-43 du 18 janvier 1994<\/a>, les soins somatiques en prison sont rattach\u00e9s au minist\u00e8re de la Sant\u00e9, alors que jusqu\u2019alors ils d\u00e9pendaient du minist\u00e8re de la Justice. Il s\u2019agissait (\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le sida faisait rage) d\u2019offrir autant que possible le m\u00eame acc\u00e8s au soin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des murs que dehors, s\u2019il est vrai que la stricte privation de la libert\u00e9 ne doit pas s\u2019accompagner d\u2019une privation de soins. Si cette loi a modifi\u00e9 un certain nombre de choses (en termes de moyens, notamment), il reste des difficult\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0On va les soigner en prison\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Qui n\u2019a pas entendu cela dans le discours de tel ou telle ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0? Il faut pourtant rappeler une distinction utile pour y voir clair\u00a0: la prison n\u2019est pas un lieu de soin. Ou, pour le dire mieux\u00a0: la finalit\u00e9 de la prison n\u2019est pas le soin mais l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une peine, alors que la finalit\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital est le soin. Pour autant, s\u2019il y a des m\u00e9decins en prison, c\u2019est bien que la prison peut \u00eatre une occasion de soin, ce qui est tr\u00e8s diff\u00e9rent. La prison n\u2019est pas un lieu de soin, c\u2019est un lieu o\u00f9 l\u2019on soigne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 cette pr\u00e9cision, il faut en ajouter une autre. La prison, c\u2019est avant tout un lieu de mis\u00e8re. Mis\u00e8re stricte, mat\u00e9rielle, (qui a conduit \u00e0 voler, \u00e0 transporter de la coca\u00efne), mis\u00e8re affective, psychique, intellectuelle, sociale, sanitaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019occasion du soin, c\u2019est d\u2019abord au soignant de la saisir et de la proposer aux personnes incarc\u00e9r\u00e9es. Et lorsque ce soin est impos\u00e9 (par injonction du juge), au soignant de faire en sorte (mais c\u2019est difficile), que la relation singuli\u00e8re avec ce patient (unique, toujours) puisse \u00eatre pour lui occasion de prendre soin de lui, et pas seulement de r\u00e9cup\u00e9rer un certificat pour obtenir des r\u00e9ductions de peine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La perplexit\u00e9 des soins en d\u00e9tention<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Assez vite, le nouveau m\u00e9decin qui exerce en d\u00e9tention se trouve pris dans une certaine perplexit\u00e9. Tout d\u2019abord, il se rend compte que son exercice est ordinaire, et que la relation singuli\u00e8re qu\u2019il entretient avec son patient est exactement la m\u00eame que celle qu\u2019il entretiendrait dehors. Soigner une personne pour une hypertension se fera de la m\u00eame mani\u00e8re que l\u2019on soit d\u00e9tenu ou non. Le m\u00e9decin novice r\u00e9alise d\u2019ailleurs assez vite, comme tous ceux qui interviennent r\u00e9guli\u00e8rement en prison, que les d\u00e9tenus sont des personnes comme vous et moi, et que le passage par la prison peut arriver \u00e0 tout le monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pourtant, voil\u00e0 qu\u2019on lui pose de multiples questions qui n\u2019ont pas grand-chose \u00e0 voir avec le soin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Madame B. pleure dans sa cellule, il faudrait que vous la voyiez, pour nous dire si elle est suicidaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La police demande si vous pouvez donner le poids et la taille de Monsieur C., car ils en ont besoin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9tat de Monsieur D. est-il compatible avec le quartier disciplinaire\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La juge demande si Monsieur F. prend bien son traitement pour la tuberculose.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Madame G. demande un certificat pour son avocat, o\u00f9 il serait \u00e9crit qu\u2019elle est suivie pour une hypertension.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La liste pourrait s\u2019allonger.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Rester libre dans notre pratique soignante<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Face \u00e0 cela, il convient de r\u00e9fl\u00e9chir avec les autres soignants, de ne pas d\u00e9roger aux r\u00e8gles d\u00e9ontologiques les plus \u00e9l\u00e9mentaires, et de toujours r\u00e9pondre comme soignant \u00e0 une question qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la m\u00e9decine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&#8211; Si la police veut le poids et la taille de Mr C., il lui faut diligenter un m\u00e9decin expert. <a href=\"http:\/\/www.conseil-national.medecin.fr\/article\/article-105-non-cumul-des-roles-d-expert-et-de-medecin-traitant-329\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">Le code de d\u00e9ontologie m\u00e9dical (Art. 105)<\/a> est strict sur ce point\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nul ne peut \u00eatre \u00e0 la fois m\u00e9decin traitant et m\u00e9decin expert d\u2019un m\u00eame patient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&#8211; Si Mr D. demande \u00e0 voir le m\u00e9decin au quartier disciplinaire, j\u2019irai. Mais je ne r\u00e9digerai pas de contre-indication \u00e0 une sanction. En revanche, si Mr D. est malade, je l\u2019hospitaliserai. S\u2019il a une jambe dans le pl\u00e2tre et que les toilettes du quartier disciplinaire sont des toilettes \u00ab\u00a0\u00e0 la turc\u00a0\u00bb, je ferai un certificat contre-indiquant le placement dans ces toilettes, le temps du pl\u00e2tre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc de rester \u00e0 notre place, de limiter notre pouvoir dans un lieu o\u00f9 il pourrait \u00eatre d\u00e9mesur\u00e9, sans se d\u00e9sint\u00e9resser de ce qui arrive. Bref, il s\u2019agit de rester libre dans notre pratique soignante. C\u2019est d\u2019ailleurs <a href=\"http:\/\/www.conseil-national.medecin.fr\/article\/article-5-independance-professionnelle-229\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">le code de d\u00e9ontologie (Art. 5)<\/a> qui le pr\u00e9cise fort bien\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le m\u00e9decin ne peut ali\u00e9ner son ind\u00e9pendance professionnelle sous quelque forme que ce soit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le paradoxe du secret m\u00e9dical en prison<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis maintenant deux ans, une difficult\u00e9 suppl\u00e9mentaire est apparue. Un nouveau logiciel p\u00e9nitentiaire, <a href=\"http:\/\/www.genepi.fr\/actualites\/article-464.html\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">le Cahier \u00e9lectronique de liaison (CEL)<\/a>, remplace les cahiers d\u2019observation en papier et permet de recueillir d\u2019avantage d\u2019informations sur la personne d\u00e9tenue, via les diff\u00e9rents intervenants, au nom d\u2019une id\u00e9ologie non critiqu\u00e9e\u00a0: plus on voit, plus on sait\u00a0; plus on sait, plus on peut pr\u00e9voir (la dangerosit\u00e9 ou la vuln\u00e9rabilit\u00e9).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, les soignants ne devraient rien \u00e9crire dans le CEL, mais le futur logiciel \u00e0 l\u2019\u00e9tude (Genesis) \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.justice.gouv.fr\/art_pix\/rapport_activite_dap_2010.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">Gestion nationale des personnes \u00e9crou\u00e9es pour le suivi individualis\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9<\/a>\u00a0\u00bb pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 d\u2019indiquer le nom du m\u00e9decin que la personne va rencontrer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette tra\u00e7abilit\u00e9 de la vie en d\u00e9tention est d\u00e9sormais souvent pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 la connaissance fine des personnes par les surveillants et les diff\u00e9rents intervenants. Seul l\u2019\u00e9crit est fiable. Pourtant, combien plus se joue dans les relations interpersonnelles, les seules qui sauvent du d\u00e9sespoir lorsqu\u2019elles sont vraies\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le CEL accompagne d\u00e9sormais les <a href=\"http:\/\/www.textes.justice.gouv.fr\/art_pix\/JUSK1140048C.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">commissions pluri-disciplinaires uniques (CPU)<\/a> auxquelles les soignants sont convoqu\u00e9s, (sans \u00eatre pour autant contraints d\u2019y aller), construites sur le mod\u00e8le des staff m\u00e9dicaux. Ces CPU sont des rencontres r\u00e9guli\u00e8res d\u00e9cr\u00e9t\u00e9es par la loi p\u00e9nitentiaire (<a href=\"http:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000023304857&amp;dateTexte=&amp;categorieLien=id\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">d\u00e9cret n\u00b0 2010-1635<\/a>), au cours desquelles les diff\u00e9rents professionnels intervenant en prison \u00e9voquent chaque personne incarc\u00e9r\u00e9e (\u00e0 son arriv\u00e9e, ou si elle pose probl\u00e8me), afin de d\u00e9cider de son parcours d\u2019ex\u00e9cution de peine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 est lourde\u00a0: autour de la table, le surveillant, le prof, l\u2019aum\u00f4nier et le m\u00e9decin qui se retrouvent autour du CEL repr\u00e9sentant un d\u00e9tenu virtuel (qui ignore souvent que l\u2019on parle de lui \u00e0 son insu) ne sont pas issus de disciplines diff\u00e9rentes (comme ce serait le cas entre un cardiologue, un chirurgien et un psychiatre), mais de professions diff\u00e9rentes\u00a0! C\u2019est pour le m\u00e9decin une place impossible\u00a0: il ne peut d\u00e9ontologiquement parler. Mais peut-il se taire s\u2019il entend des choses avec lesquelles il est profond\u00e9ment en d\u00e9saccord\u00a0? Voulant bien faire, nous pouvons mal faire faute de r\u00e9flexion. Nous sommes un certain nombre \u00e0 penser qu\u2019il ne faut pas participer \u00e0 ces CPU, mais uniquement aux rencontres institutionnelles de l\u2019\u00e9tablissement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La menace des dispositifs technologiques<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut aller plus loin\u00a0: les soignants ne devraient pas non plus lire le CEL, au nom du secret m\u00e9dical. Si le m\u00e9decin veut savoir quelque chose, ce n\u2019est pas au logiciel qu\u2019il faut le demander, mais au patient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En effet, le secret professionnel des m\u00e9decins est ainsi formul\u00e9 dans leur code de d\u00e9ontologie (<a href=\"http:\/\/www.conseil-national.medecin.fr\/article\/article-4-secret-professionnel-913\" target=\"_blank\" rel=\"follow\">Art. 4<\/a>)\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le secret couvre tout ce qui est venu \u00e0 la connaissance du m\u00e9decin dans l&rsquo;exercice de sa profession, c&rsquo;est-\u00e0-dire non seulement ce qui lui a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9, mais aussi ce qu&rsquo;il a vu, entendu ou compris.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La garde du secret, ce n\u2019est pas seulement taire ce que l\u2019on sait, c\u2019est aussi fermer les yeux sur ce qu\u2019il n\u2019a pas \u00e0 conna\u00eetre (et la vie en d\u00e9tention en fait partie).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019exercice de la m\u00e9decine en prison est aujourd\u2019hui plus menac\u00e9 qu\u2019hier par les dispositifs technologiques qui visent \u00e0 tout conna\u00eetre du patient, comme s\u2019il \u00e9tait soumis \u00e0 un destin qu\u2019il fallait d\u00e9couvrir pour prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9. Nous voudrions croire que nous allons pr\u00e9voir la dangerosit\u00e9 ou le potentiel suicidaire de quelqu\u2019un en collectant plus de donn\u00e9es dans des logiciels ou des grilles de calculs statistiques. R\u00e9sister, c\u2019est avec d\u2019autres penser ce changement rapide et ses implications.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Car ce qui prot\u00e8ge vraiment, et du danger, et du d\u00e9sespoir, c\u2019est de renforcer les relations vivantes, discr\u00e8tes, vraies et confiantes, singuli\u00e8res, avec ces patients qui se d\u00e9fient de nous car tout le monde se d\u00e9fie d\u2019eux.<\/p>\n<address>\u00a0Source : http:\/\/leplus.nouvelobs.com\/contribution\/977972-sante-en-prison-l-etablissement-penitentiaire-n-est-pas-un-lieu-de-soin-mais-de-misere.html<\/address>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Journ\u00e9es nationales prison (JNP) prennent fin ce week-end. 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