{"id":410,"date":"2012-04-26T20:20:45","date_gmt":"2012-04-26T19:20:45","guid":{"rendered":"http:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=410"},"modified":"2012-06-26T20:25:44","modified_gmt":"2012-06-26T19:25:44","slug":"femmes-en-prison-la-mort-lente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/contrelenfermement.noblogs.org\/?p=410","title":{"rendered":"FEMMES EN PRISON, LA MORT LENTE"},"content":{"rendered":"<p>Jamais les prisons fran\u00e7aises n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi remplies depuis la Lib\u00e9ration. R\u00e9pression plus forte, allongement des peines et recours accru \u00e0 la d\u00e9tention provisoire conduisent \u00e0 une augmentation du nombre des d\u00e9tenus, qui, en juillet 2003, a atteint le chiffre record de 60 963&#8230; pour 48 600 places. Si les femmes sont nettement moins nombreuses que les hommes (2 275), leur effectif a quasiment doubl\u00e9 depuis 1980 (1 159).<\/p>\n<p>\u00ab Lorsqu\u2019une femme arrive en prison : a) On la met dans une baignoire et on l\u2019asperge d\u2019un produit d\u00e9sinfectant, on la laisse mac\u00e9rer un quart d\u2019heure et on la rince&#8230;<\/p>\n<p>b) On la conduit chez un docteur, on la vaccine contre la rage, le chol\u00e9ra, la malaria&#8230;<\/p>\n<p>c) On l\u2019enferme dans une cellule avec son paquetage et elle attend.<\/p>\n<p>Pourquoi le poivre est-il interdit en prison ? a) Parce que c\u2019est un aphrodisiaque. b) Pour \u00e9viter que les d\u00e9tenues en jettent dans les yeux du personnel. c) Pour qu\u2019en l\u2019avalant elles ne se transforment pas en dragons&#8230;<\/p>\n<p>Combien gagne une femme qui travaille en prison ? a) Deux euros par heure. b) Trois. c) Onze. \u00bb<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est Fanny Ardant qui est ainsi soumise \u00e0 la question. Il y en a dix. Pos\u00e9es par l\u2019\u00e9quipe de Radio-Meuf, sous le charme de leur invit\u00e9e tout comme la cinquantaine de femmes qui constituent le public de cette singuli\u00e8re \u00e9mission, r\u00e9alis\u00e9e hebdomadairement par les d\u00e9tenues \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis. Conduite par des \u00ab pros \u00bb form\u00e9es \u00e0 la diction, la respiration, l\u2019\u00e9criture, cette exp\u00e9rience unique en Europe existe depuis seize ans gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019Association de recherche d\u2019animations culturelles, qui milite pour la r\u00e9insertion (1). Accueillie par un \u00ab Elle est canon ! \u00bb admiratif, la vedette n\u2019\u00e9chappera pas pour autant aux questions impertinentes et pertinentes : \u00ab D\u2019o\u00f9 vous vient cette r\u00e9putation de mythomane ? \u00bb ; \u00ab Que pensez-vous de la guerre contre l\u2019Irak ? \u00bb. Mais le courant passe et le moment est joyeux. Pour un peu, on oublierait o\u00f9 l\u2019on est&#8230; Dans les coulisses, l\u2019\u00e9mission termin\u00e9e, on est vite rattrap\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 : \u00ab Je passe toute une journ\u00e9e \u00e0 ranger des perles, et, au bout de mille tubes, j\u2019ai \u00e0 peine gagn\u00e9 10 euros \u00bb, jette Laure, qui a tout juste 20 ans (2). Elodie, \u00e0 peine plus \u00e2g\u00e9e, a fermement d\u00e9cid\u00e9 que, pour ces tarifs-l\u00e0, elle n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e8s de travailler. Une contrainte \u00e9conomique \u00e0 laquelle elle peut \u00e9chapper et qui lui permet de reprendre des \u00e9tudes. Fleury-M\u00e9rogis pourrait presque faire figure de prison \u00ab haut de gamme \u00bb, car les activit\u00e9s, cours, formations y sont nombreux, et des programmes p\u00e9dagogiques d\u2019aide aux femmes d\u00e9tenues semblent attester un r\u00e9el souci de r\u00e9insertion. Pour Carole, toutes ces dispositions ne sauraient faire oublier la brutalit\u00e9 de l\u2019enfermement, qui g\u00e9n\u00e8re r\u00e9guli\u00e8rement des suicides, \u00ab parfois plusieurs sur une p\u00e9riode tr\u00e8s courte \u00bb. La prison, ce n\u2019est pas seulement les conditions de d\u00e9tention, c\u2019est aussi la longueur des peines. \u00ab Depuis la nomination de Nicolas Sarkozy, on voit les femmes rentrer du tribunal avec des condamnations qui ont \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9es par deux ou par trois pour des d\u00e9lits mineurs. Ce prix \u00e0 payer pour la promotion de sa campagne s\u00e9curitaire, c\u2019est tr\u00e8s angoissant. \u00bb Les prisons fran\u00e7aises ont atteint en juillet 2003 un record historique de surpopulation(3). D\u00e9nonc\u00e9 par le Syndicat de la magistrature, le projet de loi Perben va entra\u00eener une sur-r\u00e9pression des populations d\u00e9favoris\u00e9es. A Fleury-M\u00e9rogis, elle est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019oeuvre. Mayra, 23ans, est guat\u00e9malt\u00e8que. Sa fillette de trois mois a ouvert les yeux en prison. Elle \u00e9tait enceinte de quelques semaines lorsque \u00ab le ciel [lui] est tomb\u00e9 sur la t\u00eate \u00bb. Elle transporte un demi-kilo de coca\u00efne avec son mari, qui en a ingurgit\u00e9 le double. \u00ab Une capsule s\u2019est d\u00e9chir\u00e9e. Il est mort sur le coup. Je ne savais m\u00eame pas que cela pouvait arriver ! \u00bb De la France, elle ne verra que Roissy et Fleury-M\u00e9rogis. \u00ab Dans mon pays, la situation \u00e9conomique est terrible. j\u2019avais un dipl\u00f4me de secr\u00e9tariat mais pas de travail, mon mari non plus. Nous vivions chez mes parents avec mon petit gar\u00e7on, qui a aujourd\u2019hui six ans. Nous avons tent\u00e9 le tout pour le tout. \u00bb Liliane vit depuis quinze ans en France. En Guyane. Apr\u00e8s avoir fui le Surinam d\u00e9chir\u00e9 par la guerre. \u00ab En 1987, j\u2019ai tout perdu. Toute ma famille a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e sauf ma m\u00e8re, bless\u00e9e, amput\u00e9e, et ma soeur, r\u00e9fugi\u00e9e en Hollande, avec laquelle je suis rest\u00e9e en contact. J\u2019ai pass\u00e9 trois ans dans un camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni. \u00bb A 35 ans, elle est m\u00e8re de deux filles de 14 et 15ans, dont l\u2019une a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e \u00e0 une amie et l\u2019autre est rest\u00e9e avec le p\u00e8re, dont elle est sans nouvelles. Condamn\u00e9e sur d\u00e9nonciation \u00e0 quatre ans de prison pour trafic de drogue, elle est perdue, sonn\u00e9e. \u00ab En arrivant ici, je ne savais pas parler fran\u00e7ais. En Guyane, tous les gens comprennent notre langue, le taki-taki. Mais ici, personne. Cette solitude, c\u2019est trop dur. Je suis toujours malade, c\u2019est trop de stress. \u00bb Pour Maria, 20ans n\u2019est pas le plus bel \u00e2ge de la vie. Am\u00e9ricaine m\u00e9tisse, n\u00e9e dans le Bronx, \u00e9lev\u00e9e seule par sa m\u00e8re qui a de graves probl\u00e8mes de sant\u00e9 et qui est \u00e0 sa charge, elle se retrouve seule \u00e0 son tour avec un enfant et doit subvenir aux besoins de \u00ab ce trio mal ficel\u00e9 par le destin \u00bb en travaillant dans des bars. \u00ab Apr\u00e8s le 11 septembre, \u00e9conomiquement c\u2019est devenu beaucoup plus dur. \u00bb Francfort-Paris-New York : 6 kg d\u2019ecstasy dans ses bagages. \u00ab Je pense qu\u2019on m\u2019en aurait donn\u00e9 \u00e0 peine de quoi vivre quelques mois, mais je n\u2019ai pas r\u00e9alis\u00e9. \u00bb Elles sont alg\u00e9riennes, polonaises, angolaises, nig\u00e9rianes, sud-africaines, boliviennes, br\u00e9siliennes, philippines&#8230; Avec 68 % de femmes \u00e9trang\u00e8res emprisonn\u00e9es, Fleury-M\u00e9rogis semble devenue l\u2019annexe du tiers-monde et occupe une place particuli\u00e8re dans le paysage carc\u00e9ral fran\u00e7ais. \u00ab Toutes les femmes arr\u00eat\u00e9es \u00e0 Roissy atterrissent \u00e0 Fleury \u00bb, indique la directrice de l\u2019\u00e9tablissement, pour qui la multiplicit\u00e9 des origines pose des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques \u00ab de communication mais aussi de rep\u00e8res culturels ou de pratiques alimentaires \u00bb. Trafic de drogue, prox\u00e9n\u00e9tisme, infraction \u00e0 la l\u00e9gislation sur les \u00e9trangers sont les d\u00e9lits les plus repr\u00e9sent\u00e9s. Pour les premiers, les femmes se retrouvent aussi condamn\u00e9es \u00e0 des amendes douani\u00e8res exorbitantes. Incapables de les acquitter, elles se voient appliquer des contraintes par corps qui les clo\u00eetrent encore un an ou deux au moment o\u00f9 elles seraient lib\u00e9rables. Au sein m\u00eame de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire, le constat de ces d\u00e9lits fabriqu\u00e9s par la pauvret\u00e9 est \u00e9vident : \u00ab La plupart des femmes travaillent et envoient de l\u2019argent \u00e0 leur famille. Non seulement elles ne sont pas assist\u00e9es, mais ce sont elles qui soutiennent l\u2019ext\u00e9rieur. \u00bb Pour cette surveillante-chef qui a auparavant travaill\u00e9 dans des \u00e9tablissements pour hommes, ce qui singularise la population carc\u00e9rale f\u00e9minine, c\u2019est sa tr\u00e8s grande vuln\u00e9rabilit\u00e9. \u00ab Les femmes sont peu nombreuses \u00e0 exercer la violence, mais elles l\u2019ont en g\u00e9n\u00e9ral toujours subie. \u00bb Dans l\u2019univers carc\u00e9ral, la femme est loin d\u2019\u00eatre la moiti\u00e9 du ciel&#8230; En France, elles sont 2 275, pour presque 60 000 hommes, soit 3,7 %. Un chiffre stable, \u00e0 l\u2019image du paysage mondial. En Europe, ce sont l\u2019Espagne et le Portugal qui embastillent le plus les femmes (9 % et 10 %), tr\u00e8s au-dessus de la moyenne qui reste celle de la France. Des donn\u00e9es qui ne semblent pourtant pas piquer la curiosit\u00e9. Le nombre de travaux et de recherches sur le sujet est assez restreint. Pour Me Beno\u00eet Dietsch, si les femmes sont moins d\u00e9linquantes que les hommes, elles sont aussi moins sanctionn\u00e9es, ce qui, \u00e0 l\u2019heure de la revendication de la parit\u00e9, fait figure d\u2019anachronisme : \u00ab Mais, si l\u2019ensemble de la population p\u00e9nale est avant tout caract\u00e9ris\u00e9 par la pauvret\u00e9, la pr\u00e9carit\u00e9 et l\u2019exclusion, c\u2019est encore plus vrai pour les femmes, dont la d\u00e9tresse est toujours plus patente. \u00bb Cette fragilit\u00e9 sociale et psychologique serait donc prise en compte. Elles seraient la plupart du temps consid\u00e9r\u00e9es comme des complices, entra\u00een\u00e9es par des hommes plus que par leur propre volont\u00e9. Sur cette approche juridique se greffe aussi la question de la maternit\u00e9, qui va inciter les juges \u00e0 une plus grande cl\u00e9mence. A l\u2019inverse, constate un autre avocat, Me Jean-Louis Chalanset, \u00ab lorsqu\u2019elles sont vraiment tenues pour responsables, pour trafic de stup\u00e9fiants, prox\u00e9n\u00e9tisme aggrav\u00e9 ou dans les affaires politiques et de terrorisme, elles re\u00e7oivent des sanctions plus lourdes et sont trait\u00e9es plus durement \u00bb. A Fleury, \u00ab les prisonni\u00e8res politiques sont toujours stigmatis\u00e9es par des \u00e9tiquettes rouges \u00bb, rapporte aussi Fabienne Maestracci(4), qui fut emprisonn\u00e9e treize mois dans le cadre de l\u2019enqu\u00eate sur l\u2019assassinat du pr\u00e9fet Erignac, et \u00ab leurs d\u00e9placements rel\u00e8vent de strat\u00e9gies \u00e9labor\u00e9es afin qu\u2019elles ne se croisent pas et ne communiquent pas entre elles \u00bb. Mmes Jo\u00eblle Aubron et Nathalie M\u00e9nigon, les deux prisonni\u00e8res d\u2019Action directe, class\u00e9es \u00ab d\u00e9tenues particuli\u00e8rement surveill\u00e9es \u00bb, y sont rest\u00e9es incarc\u00e9r\u00e9es sous un r\u00e9gime d\u2019isolement tr\u00e8s strict entre f\u00e9vrier 1987 et octobre 1999(5), alors que leurs condamnations, prononc\u00e9es en 1994, auraient d\u00fb leur permettre d\u2019\u00eatre affect\u00e9es dans un \u00e9tablissement pour longues peines(6) et de b\u00e9n\u00e9ficier ainsi de conditions de d\u00e9tention am\u00e9lior\u00e9es. Soixante-trois \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires sur cent quatre-vingt-six peuvent recevoir des femmes. Quatre maisons d\u2019arr\u00eat, Fleury-M\u00e9rogis, Fresnes, Rennes et Versailles, et trois centres de d\u00e9tention, Rennes, Bapaume et Joux-la-Ville &#8211; sur des crit\u00e8res d\u2019identification parfois flous, les maisons d\u2019arr\u00eat abritant souvent des femmes condamn\u00e9es -, sont situ\u00e9s dans la moiti\u00e9 nord de la France, ce qui pose des probl\u00e8mes consid\u00e9rables de maintien des liens avec les proches. \u00ab Les co\u00fbts en train, taxi, h\u00f4tel rendent les visites inaccessibles aux familles, alors que les femmes p\u00e2tissent d\u00e9j\u00e0 de situations d\u2019abandon d\u00e9cupl\u00e9es \u00bb, constate Genevi\u00e8ve, visiteuse b\u00e9n\u00e9vole en r\u00e9gion. Les autres \u00e9tablissements constituent des annexes au sein des \u00e9tablissements pour hommes, o\u00f9 le faible nombre de femmes autorise toutes les absences de formations, de services et d\u2019activit\u00e9s. Il n\u2019existe pas de quartiers diff\u00e9renci\u00e9s pour les mineures, et seulement vingt-cinq \u00e9tablissements sont \u00e9quip\u00e9s pour recevoir les m\u00e8res et leurs enfants &#8211; qu\u2019elles peuvent garder avec elles jusqu\u2019\u00e0 dix-huit mois. Une cinquantaine de m\u00e8res incarc\u00e9r\u00e9es donnent la vie chaque ann\u00e9e. Hilaria n\u2019en finit plus de sourire. Elle a des yeux vifs et p\u00e9tillants, et, arc-bout\u00e9e sur ses jambes, elle prend un plaisir \u00e9vident \u00e0 marcher, trotter, s\u2019\u00e9chapper. Hilaria a tout juste douze mois. N\u00e9e d\u2019un moment d\u2019intimit\u00e9 vol\u00e9 par ses parents, tous deux emprisonn\u00e9s, \u00ab elle est un \u00ab\u00a0b\u00e9b\u00e9-parloir\u00a0\u00bb, en quelque sorte un \u00ab\u00a0b\u00e9b\u00e9-bombe\u00a0\u00bb pour l\u2019administration p\u00e9nitentiaire \u00bb. \u00ab J\u2019ai aussit\u00f4t \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9e de Marseille \u00e0 Joux-la-Ville, pr\u00e8s de Dijon, puis \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis, et j\u2019attends une conditionnelle que je n\u2019obtiens pas \u00bb, indique sa m\u00e8re, qui, condamn\u00e9e il y a dix ans \u00e0 dix-huit ans de prison pour homicide, a le sentiment que \u00ab chaque ann\u00e9e suppl\u00e9mentaire pass\u00e9e en prison construit de la haine \u00bb. La nurserie semble pourtant un \u00eelot privil\u00e9gi\u00e9. Les cellules sont plus spacieuses et plus am\u00e9nag\u00e9es, et surtout restent ouvertes durant toute la journ\u00e9e. M\u00e8res et enfants peuvent aller de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre et partager des espaces communs. Il y a des parcs \u00e0 jeux et un jardin. \u00ab L\u2019enfant est libre, d\u00e9clare sans sourciller la surveillante de journ\u00e9e, et c\u2019est plut\u00f4t la m\u00e8re qui b\u00e9n\u00e9ficie du traitement qui est mis en place pour lui. Les enfants sont suivis une fois tous les quinze jours par une \u00e9quipe m\u00e9dicale (psychologue, p\u00e9diatre, sage-femme&#8230;), avec qui nous avons des r\u00e9unions r\u00e9guli\u00e8res. Notre r\u00f4le est d\u2019alerter. Il existe des cas d\u2019enfants maltrait\u00e9s, mais ce n\u2019est pas la r\u00e8gle, et, aussi surprenant que cela puisse para\u00eetre, les enfants sont plut\u00f4t tr\u00e8s \u00e9veill\u00e9s. Sans doute parce que, jusqu\u2019\u00e0 dix-huitmois, c\u2019est la relation avec la m\u00e8re, dont ils ne sont pas s\u00e9par\u00e9s, qui est vitale. \u00bb Mais comment savoir ce qu\u2019int\u00e8gre le tout-petit en l\u2019absence de lignes d\u2019horizon, des bruits et des rythmes de la ville ou de la campagne ? Que produiront cette relation exclusive avec la m\u00e8re et le manque de rep\u00e8res affectifs \u00e9largis, en tout premier celui du p\u00e8re, mais aussi d\u2019autres proches, et de toute pr\u00e9sence masculine ? Et le sevrage brutal apr\u00e8s dix-huitmois d\u2019avec celles qui n\u2019auront pas accompli leur peine ? Si certains enfants sortent quasi quotidiennement pour aller dans leur famille, des familles d\u2019accueil ou des haltes-garderies, c\u2019est loin d\u2019\u00eatre le cas pour tous. \u00ab Il y a actuellement neuf enfants et seulement deux places de garderie. Ce sont prioritairement les Fran\u00e7aises qui en b\u00e9n\u00e9ficient. Je ne peux ni travailler ni m\u2019\u00e9chapper pour suivre le moindre cours. Etrang\u00e8re, je ne b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019aucune aide ni allocation. L\u2019argent est un vrai probl\u00e8me en prison. Toutes les relations passent par l\u00e0. Je voudrais louer une t\u00e9l\u00e9vision pour ma petite Pamela, mais, \u00e0 9 euros la semaine, c\u2019est impossible. \u00bb Pamela et sa m\u00e8re attendent de regagner la Colombie. Elles sont lib\u00e9rables depuis deux mois, mais, bizarrement, la proc\u00e9dure d\u2019expulsion est extr\u00eamement longue. Sans ressources, sans famille, sans amis, elles se sont vu r\u00e9pondre par une \u00e9ducatrice d\u00e9bord\u00e9e qu\u2019il fallait \u00ab \u00e9crire \u00e0 la pr\u00e9fecture \u00bb. Une logique qui, au lieu de s\u2019en prendre \u00e0 la pauvret\u00e9, s\u2019en prend aux pauvres ! \u00ab La taille moyenne d\u2019une cellule est de 9 m\u00e8tres carr\u00e9s. Ce n\u2019est jamais un espace \u00e0 soi. On doit y \u00eatre visible de jour comme de nuit. On se sent harcel\u00e9e jusque dans le sommeil. Les cellules sont fouill\u00e9es r\u00e9guli\u00e8rement et arbitrairement, chaque fois que l\u2019administration le d\u00e9cide. On est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de toute intimit\u00e9. J\u2019ai vu des femmes pleurer d\u2019impuissance. \u00bb A son arriv\u00e9e, Marietta a l\u2019impression qu\u2019\u00ab \u00eatre en prison, c\u2019est \u00eatre morte \u00bb. Depuis 1983, le droit de correspondance avec toute personne, pour les condamn\u00e9es comme pour les pr\u00e9venues, est reconnu. Depuis 1987, le travail n\u2019est plus obligatoire. Il reste incontournable pour toutes celles qui sont priv\u00e9es de ressources : cuisine, m\u00e9nage, intendance, couture, pliage de cartons, conditionnements divers&#8230; pour des salaires d\u00e9risoires et extr\u00eamement \u00e9lastiques, entre 100 et 800 euros par mois, selon les t\u00e2ches et les lieux, et sur lesquels seront encore d\u00e9compt\u00e9s des frais d\u2019entretien par l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. La l\u00e9gislation du travail ne s\u2019applique pas aux d\u00e9tenues, qui n\u2019ont aucune garantie sociale et aucun recours en cas de perte de leur activit\u00e9. Outre la libert\u00e9, en rentrant en prison, les femmes ont toutes le sentiment de perdre leur identit\u00e9. \u00ab J\u2019entendais mon nom prononc\u00e9 comme s\u2019il \u00e9tait devenu un autre. Peut-\u00eatre parce qu\u2019il \u00e9tait amput\u00e9 de son pr\u00e9nom. En plus de l\u2019enfermement, du manque \u00e0 vivre, du manque \u00e0 \u00eatre et \u00e0 aimer, il y aurait cette relation permanente de frottement et d\u2019affrontement avec la gardienne. Elle aurait cent visages et reviendrait comme cent cauchemars hacher les heures de la journ\u00e9e. \u00bb Pour Betty, cela confisquait tout espace de tranquillit\u00e9. Evelyne, qui n\u2019avait jamais support\u00e9 la solitude, mangeait debout devant sa glace, \u00ab pour voir quelqu\u2019un, pour ne pas me sentir seule \u00bb, et r\u00e9alisait qu\u2019\u00ab on n\u2019a soudainement plus personne \u00e0 regarder et [qu\u2019]on n\u2019est plus regard\u00e9e par personne \u00bb. Annie d\u00e9couvrait que \u00ab n\u2019importe qui pouvait atterrir en prison, mais surtout les personnes d\u00e9favoris\u00e9es, comme si les r\u00f4les \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 distribu\u00e9s \u00bb et que les transgressions des femmes racontaient surtout \u00ab d\u2019effrayantes fragilit\u00e9s et dangerosit\u00e9s pour elles-m\u00eames \u00bb. Paradoxalement, \u00ab la prison peut, pour certaines, repr\u00e9senter un asile. Imaginez alors d\u2019o\u00f9 elles viennent&#8230; \u00bb. En animant un atelier d\u2019arts plastiques \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis, Marie-Paule, qui rencontre quelque 60 d\u00e9tenues par an, les plus structur\u00e9es, \u00ab l\u2019\u00e9lite \u00bb qui garde des capacit\u00e9s de sociabilit\u00e9, est aussi frapp\u00e9e par cette grande mis\u00e8re &#8211; sociale, affective et intellectuelle &#8211; et par l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des personnes. \u00ab Lorsqu\u2019il y a des parcours de vie difficiles, n\u2019importe qui peut se retrouver en prison. Or la m\u00e9connaissance et les pr\u00e9jug\u00e9s restent forts. La prison consiste \u00e0 se d\u00e9barrasser des probl\u00e8mes. Cela prot\u00e8ge la soci\u00e9t\u00e9 et on ne veut pas savoir ce qui s\u2019y passe. \u00bb Les infractions pour lesquelles les femmes sont condamn\u00e9es sont pourtant r\u00e9v\u00e9latrices de leur condition : elles sont surrepr\u00e9sent\u00e9es dans les contentieux familiaux et \u00e9conomiques, et sous-repr\u00e9sent\u00e9es dans les infractions \u00e0 caract\u00e8re violent. Selon la photographe Jane Evelyn Atwood, qui a travaill\u00e9 depuis 1989 sur l\u2019incarc\u00e9ration f\u00e9minine en Europe, en Russie, aux Etats-Unis(7), \u00ab si les femmes en prison sont plus nombreuses aujourd\u2019hui, c\u2019est parce que les lois concernant la drogue ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9es et que la politique p\u00e9nale a chang\u00e9 ; 89 % des femmes sont enferm\u00e9es pour des d\u00e9lits non violents, ch\u00e8ques sans provision, vols de ch\u00e9quiers, fausses cartes de cr\u00e9dit, usage ou vente de stup\u00e9fiants. Presque toujours, les premiers d\u00e9lits sont li\u00e9s \u00e0 la drogue, et de plus en plus de femmes sont arr\u00eat\u00e9es et condamn\u00e9es pour ces motifs \u00bb. Les femmes emprisonn\u00e9es sont jeunes : une sur quatre a moins de 25ans et une sur deux moins de 30ans. Elles ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s fortement marqu\u00e9es par des bouleversements dans leur milieu d\u2019origine : d\u00e9c\u00e8s, s\u00e9parations, divorces, placements ou situations d\u2019alcoolisme et de violence. 20 % d\u2019entre elles sont illettr\u00e9es et 50 % ont un niveau d\u2019instruction primaire, selon l\u2019Observatoire international des prisons. Un grand nombre ont \u00e9t\u00e9 suivies pour troubles psychiatriques avant leur incarc\u00e9ration. Elles sont plus nombreuses que les hommes \u00e0 prendre &#8211; et se voir proposer &#8211; des psychotropes : 45 % contre 18 %. Pour elles, le sentiment de honte et de culpabilit\u00e9 li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9tention est plus intense, le corps devient le premier lieu d\u2019expression de la plainte : elles somatisent, tombent malades, connaissent des troubles alimentaires ou digestifs. Elles n\u2019ont plus de r\u00e8gles, parfois durant toute leur d\u00e9tention. La question de la violence se pose davantage pour elles-m\u00eames que pour les autres. Les \u00e9tats de prostration ou de d\u00e9pression grave, les taux de suicide ou d\u2019automutilation sont tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s. Une centaine de suicides sont annuellement r\u00e9pertori\u00e9s par l\u2019administration p\u00e9nitentiaire, un chiffre en augmentation constante, deux fois plus important qu\u2019il y a quinze ans(8). Dans certains \u00e9tablissements, les tentatives de suicide sont souvent sanctionn\u00e9es de mises au mitard, provoquant d\u00e9sespoir et r\u00e9cidives, amplifiant ce qui est d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu comme une v\u00e9ritable torture mentale. En cherchant \u00e0 mettre des visages et des histoires sur ces femmes en prison, on d\u00e9couvre qu\u2019elles sont moins nombreuses que les hommes, mais plus nombreuses que jamais. La dur\u00e9e moyenne des d\u00e9tentions, dans leur ensemble, a progress\u00e9 de 50 % en quinze ans, et le taux de r\u00e9cidive reste \u00e0 un niveau record &#8211; environ 70 %(9). La prison fonctionne comme un simple instrument de gestion des in\u00e9galit\u00e9s et entra\u00eene une rupture toujours plus grande des liens sociaux. Elle est \u00ab privation de libert\u00e9 mais aussi d\u2019humanit\u00e9 \u00bb, comme l\u2019indiquait d\u00e9j\u00e0 le rapport du S\u00e9nat et de l\u2019Assembl\u00e9e Nationale du 5 juillet 2000 s\u2019alarmant du \u00ab nombre important de personnes n\u2019ayant pas leur place en prison : toxicomanes, malades \u00ab\u00a0psy\u00a0\u00bb, \u00e9trangers en situation irr\u00e9guli\u00e8re, personnes tr\u00e8s \u00e2g\u00e9es ou malades en phase terminale, jeunes majeurs, pr\u00e9venus&#8230; \u00bb. Alors que les biens de consommation leur sont inaccessibles et \u00e9tal\u00e9s avec toujours plus d\u2019ostentation, comment imaginer que, clo\u00eetr\u00e9es durant des mois ou des ann\u00e9es, dans une passivit\u00e9 constante, des femmes qui ont fui dans la transgression leurs difficult\u00e9s \u00e0 exister, leurs blessures affectives et leur absence de perspectives sociales vont \u00eatre rendues \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dans de nouvelles dispositions ?<\/p>\n<address>Marina DA SILVA ( in Le Monde Diplomatique)<\/address>\n<address>1) L\u2019\u00e9mission est diffus\u00e9e en interne. Le 20 juin 2003, sur le m\u00eame principe, a eu lieu l\u2019inauguration de la premi\u00e8re t\u00e9l\u00e9vision en milieu carc\u00e9ral. (2) S\u00e9verine Vatant, \u00ab Droit du travail au rabais pour les d\u00e9tenus \u00bb, Mani\u00e8re de voir, n\u00b0 71, octobre-novembre 2003. (3) 60 963 d\u00e9tenus. Avec des taux d\u2019occupation des cellules pouvant atteindre 200 %. (4) Les Murs de vos prisons, Albiana, 2002. (5) Lire Edgar Roskis, \u00ab Les prisons fran\u00e7aises, d\u2019Action directe aux droits communs \u00bb, Le Monde diplomatique, juillet 2001. (6) Maisons centrales : condamn\u00e9es \u00e0 de longues peines, multir\u00e9cidivistes ; maisons d\u2019arr\u00eat : pr\u00e9venues, condamn\u00e9es ayant moins d\u2019un an \u00e0 effectuer ; centres de d\u00e9tention : fins de peine ou peines inf\u00e9rieures \u00e0 trois ans ; centres p\u00e9nitentiaires : \u00e9tablissements comprenant des quartiers \u00e0 r\u00e9gimes de d\u00e9tention diff\u00e9rents. (7) Jane Evelyn Atwood, Trop de peines, femmes en prison, Albin Michel, Paris, 2000. (8) Il y a eu 120 suicides en 2002, hommes et femmes confondus, un taux sept fois plus important qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. (9) Fran\u00e7ois Hulot, secr\u00e9taire du syndicat CGT-P\u00e9nitentiaire, dans \u00ab Compte rendu des travaux de la commission justice du Parti communiste fran\u00e7ais \u00bb,<\/address>\n<p>Paris, f\u00e9vrier 2001<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jamais les prisons fran\u00e7aises n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi remplies depuis la Lib\u00e9ration. 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