Quand les prisonniers prennent la parole…

A Roanne comme ailleurs,
Du rififi dans la prison

Quand les prisonniers prennent la parole…
Alors que, dans diverses prisons, les prisonniers et prisonnières résistent et protestent contre leur sort de différentes manières, des détenus de Roanne ont écrit et rendu publique une lettre de revendications (recopiée ci-dessous), adressée à la direction du Centre de Détention et à la Juge d’application des peines de Roanne. Ils souhaitent qu’elle circule largement, auprès de toute personne intéressée, et dans les autres prisons. Ils ont besoin de notre solidarité !
Chose rare, cette lettre a été intégralement publiée dans la presse, elle circule déjà dans d’autres prisons, sur internet, et auprès de divers collectifs et associations concernés de près ou de loin par les problèmes liés à la prison. Plusieurs de ces collectifs ont depuis interpellé l’administration pénitentiaire pour exprimer leur soutien envers cette action, demander une réponse publique, et affirmer leur vigilance quant à une éventuelle répression contre les auteurs de cette lettre.
Le dimanche 6 mai 2012, un rassemblement spontané a eu lieu aux abords de la prison : une trentaine de personnes ont exprimé leur solidarité avec ces revendications.

… les défenseurs du système carcéral réagissent…
L’administration pénitentiaire semble pour le moment silencieuse face à ces revendications.
Certains (dont des syndicats de surveillants) s’offusquent que des détenus aient eu l’audace de dénoncer publiquement leur sort. Pour décrédibiliser leurs requêtes, ils utilisent encore et toujours l’argument de la souffrance des victimes d’actes délictueux, et ils n’hésitent pas à mentir au sujet de la réalité de ce qui se passe en prison. Une semaine plus tard, dans la presse locale, on n’entend plus parler de cette lettre, mais, suite à divers incidents survenus en détention, la parole est donnée aux syndicats de surveillants : comme d’habitude, ils se plaignent et dénoncent la « dangerosité » des détenus, comme pour nous faire oublier que ces derniers et leurs proches souffrent et justifier la répression de toute protestation de leur part.
Il est très rare que des prisonniers prennent la parole publiquement pour dénoncer ce qu’ils subissent et demander d’être entendus. Beaucoup veulent (faire) croire que ces prisonniers souhaitent que leur prison deviennent un Club Med. Il ne faut pas prendre ces prisonniers pour des imbéciles. Ils savent comme nous qu’une cage dorée reste une cage, ils ne rêvent pas d’être en colonie de vacances, ils dénoncent ce qu’ils subissent et réclament une amélioration du quotidien et un assouplissement des possibilités d’aménagements de peine.
Ceux qui défendent la prison préfèrent en général désigner la population carcérale comme un ramassis de délinquants, dangers pour la société, qui ont bien mérité ce qui leur arrive. Mais en rédigeant cette lettre, ils nous rappellent que, eux et leurs proches, subissent des choses infernales, ont des choses à dire, et mille raisons de se révolter.
Nous nous reconnaissons dans cette lettre. En dénonçant ce qu’ils subissent, en exigeant des améliorations pratiques, des possibilités réelles d’aménagements de peine, le respect de droits qui leur sont octroyés dans les textes mais pas dans la réalité, l’assouplissement de certains contrôles, etc., ces prisonniers nous semblent remettre en cause radicalement l’idée que la prison est une solution à quoi que ce soit.

… Pourquoi et comment soutenir les prisonniers ? Comment agir à leurs côtés ?
En rendant publique une telle lettre, les prisonniers s’exposent à de gros risques de pressions et de sanctions, souvent infligées de manière arbitraire et pour l’exemple, d’ailleurs. Rappelons qu’un détenu accusé d’avoir été à l’initiative d’une simple pétition sur les conditions de fouilles au parloir et à l’entrée des Unités de Vie Familiale a été placé à l’isolement il y a quelques mois et subit la misère depuis.
C’est parce que la prison nous révolte, nous touche ou nous menace, que nous nous reconnaissons dans cette lettre et souhaitons y réagir, avec vous.
Comment ? En nous renseignant sur ce qu’il se passe en prison, sur ce que ça signifie que d’être enfermé ou d’avoir un proche enfermé, et en le faisant savoir. En contactant les autorités pénitentiaires et judiciaires pour exprimer notre soutien et demander des réponses. En faisant circuler massivement et partout cette lettre, en en parlant. En nous mettant en contact entre personnes concernées, en nous serrant les coudes. En disant haut et fort que l’enfermement ne résoud rien.
… En inventant mille manières d’être solidaires !

Pour agir, témoigner, demander du soutien, vous pouvez contacter divers collectifs comme Papillon (emissionpapillon@riseup.net ou Papillon chez CSA La Gueule Noire, 16 rue du mont, 42100 saint-étienne)

Vous pouvez aussi trouver plus d’informations sur http://lenumerozero.lautre.net

Lettre de revendications des prisonniers du centre de détention de Roanne
Le 25 avril 2012,
À la Direction et à la Juge d’Application des Peines,

En cette date, nous, détenus du centre de détention de Roanne, entrons en lutte afin d’exiger que nos droits soient respectés et entendus. Vous nous obligez à rester en cellule ou dans les coursives le plus longtemps possible, là où il n’y a aucune activité pour passer le temps. Vous nous escroquez avec les cantines et les frais de télé de plus de 8 euros, par le biais de la société Eurest. Vous ne respectez pas nos droits en matière de permissions et de réductions de peine. Dans l’immédiat, nous vous informons de nos revendications.

Sport
Nous exigeons l’accès libre au gymnase et aux salles de sport. C’est l’activité la plus demandée par les détenus.

Activités
Dans chaque aile, nous avons à disposition une salle d’activités, constituée de quelques tables, chaises, aucune activité proposée ! Nous exigeons des jeux de société, échecs, dames, etc. Nous exigeons aussi qu’il y ait plus d’activités culturelles et sportives : tournois de foot, basket, volley, pêche, etc.
Nous exigeons une réunion socio-culturelle par mois avec des détenu(e)s et des intervenants, afin d’élaborer des activités qui ne nous soient pas imposées par l’administration pénitentiaire (A.P.) ou le service socio-culturel.

Parloirs
Nous exigeons, comme le prévoit la loi européenne, que la mise à nu des détenu(e)s lors des fouilles des parloirs soit retirée. Le système de contrôle à l’entrée des parloirs est largement suffisant pour garantir votre sécurité. Par conséquent, cette fouille ne sert qu’à nous humilier et maintenir une pression psychologique et physique sur nous ! Les rondes au parloir sont aussi vécues comme une humiliation par nos familles et nous réclamons l’arrêt des rondes. En cas de problème, nous avons un interphone. Ce moyen de contrôle est abusif et conduit à une humiliation de plus !
Nous exigeons enfin les accès libres au parloir pour nos familles sans demande de permis de visite, et qu’en cas de retard, des familles qui ont souvent fait des centaines de kilomètres soient acceptées à l’entrée des parloirs et que la durée ne soit pas réduite.

Bâtiment
Nous exigeons que cesse immédiatement les mesures de quartier semi-ouvert et fermé. Tous les étages doivent être ouverts, matin et après-midi. Que l’on puisse circuler d’étage en étage, et de bâtiment en bâtiment en journée, pendant les temps d’ouverture des cellules. Les sèche-linge et machines à laver ne doivent pas être enlevés plus d’une semaine en cas de problème. Nous vous rappelons que tous n’ont pas la possibilité de sortir leur linge : pas de famille, pas de parloir, pas d’argent, etc.
Nous exigeons la fermeture immédiate des quartiers d’isolement et disciplinaire, et autres mesures spéciales, la fermeture du prétoire*, qui crée plus de conflits qu’il n’en règle.

Cantines**
Nous exigeons que la société Eurest soit remplacée par une société qui proposerait des tarifs plus bas et pas deux à trois fois le prix extérieur. Qu’il ne nous soit pas imposé un surplus de 30% sur les cantines exceptionnelles, que nous ayions les prix extérieurs. Et que les télévisions ne dépassent pas le prix de 8 euros. Nous exigeons aussi des frigos plus grands ou que le prix soit vu à la baisse.

Vie en détention
– Abolition des travaux dégradants, des métiers non qualifiants et disparus à l’extérieur, ainsi que des rémunérations assimilées aux travaux forcés,
– droit aux arrêts maladie et droit aux congés payés,
– droit de grève,
– droit à la retraite dans les mêmes conditions qu’à l’extérieur,
– obligation pour l’A.P. d’assurer lors d’un transfert un emploi équivalent dans les mêmes conditions,
– dédommagement par l’Etat (frais d’hébergement ainsi que des journées non-travaillées) pour les familles qui se rendent au parloir à plus de 100km de leur domicile,
– plus de formations qualifiantes,
– téléphone gratuit pour les indigents, l’appel aux employeurs et autres services administratifs.

Remises de peine
Nous exigeons que tous les détenu(e)s n’ayant aucun rapport et remplissant les conditions de suivi socio-judiciaire bénéficient de la totalité de leurs remises de peine et remises de peine supplémentaire, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Nous exigeons que les expertises psychiatriques soient abolies.

Nous, détenus de Roanne, exigeons d’être entendus et que nos droits soient respectés et ce dès aujourd’hui.

Lettre collective écrite et signée par tous les détenus en accord avec les revendications.

*sorte de tribunal (expéditif) interne à la prison, mobilisé en cas d’incident, qui condamne les détenus à des
sanctions disciplinaires, comme le placement au quartier disciplinaire (« mitard »).
**Cantine = système par lequel les prisonnier-e-s achètent des produits (nourriture, produits d’hygiène, de loisirs…).
Ils n’ont pas le choix et doivent acheter (« cantiner ») auprès de sociétés dont les prix sont exorbitants.

Quelques nouvelles récentes de l’agitation dans les prisons

Ducos / Martinique
Le 19 avril, une pétition est signée par des prisonniers du centre de détention. Elle évoque les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles ils sont enfermés. Ils déposent une plainte contre l’administration pénitentiaire.
Le 2 mai, des détenus se barricadent dans une unité, et saccagent du mobilier après une fouille de surveillants. Les gendarmes sont appelés pour venir à bout de la mutinerie.

Corbas / Lyon
La maison d’arrêt de Corbas fait partie des établissements pénitentiaires récemment conçus. Si les conditions d’hygiène y sont moins déplorables qu’en d’autres endroits, l’enfermement est tout autant insupportable. Encore plus d’isolement sensoriel, très peu de contacts possibles entre les prisonniers… En 2011, 11 personnes s’y sont suicidées. Au cours de l’été, deux textes paraissent où les prisonniers parlent des conditions dans lesquelles ils sont enfermés, avec la volonté d’y amener un changement.
En décembre, un rassemblement devant la prison vient soutenir leur position. Le même jour, un prisonnier réussit à s’échapper de cette prison moderne, il passe deux heures dehors avant d’etre dénoncé par un habitant du quartier.

Vezin le Coquet / Rennes
Au cours d’une altercation avec un surveillant, des détenus s’emparent de ses clés et vont alors ouvrir les portes des autres cellules. Une mutinerie commence au cours de laquelle du produit vaisselle et de la lessive sont deversés au sol, des caméras de videosurveillance sont détruites, et un incendie débute dans une cellule. Les Eris interviennent pour mater les révolte. 4 personnes sont désignées comme « meneurs », et passent en comparution immédiate le 10 avril. Lors du procès, ils expliquent qu’ils demandent depuis des mois, sans aucun effet, un transfert dans un établissement où ils pourront être visités de leurs proches, et racontent les humiliations et violences qu’ils vivent en prison. Cela n’empêche pas qu’ils écoppent de condamnations lourdes.

Lille-Annoeullin
Début mai, des détenus du quartier maison centrale (qui regroupe les détenus purgeant des peines longues) se sont retranchés dans un atelier où ils se sont armés de ce qu’ils trouvaient sur place pour se défendre. Deux jours plus tôt, un détenu s’était « violemment rebellé » causant « des blessures graves » contre deux surveillants.

Roanne
En novembre, une lettre signée de 80 prisonniers du centre de détention de Roanne met en cause le fonctionnement des parloirs familles, et notamment les fouilles humiliantes qui les accompagnent.  Un prisonnier est accusé d’avoir incité un mouvement collectif. Il est mis à l’isolement par l’administration pénitentiaire, en guise de représailles. Aujourd’hui encore, il est maintenu en régime fermé sans que rien d’autre ne motive cette punition, que sa volonté de mettre en lumière les agissements de l’administration pénitentiaire, et de ne pas s’y plier.
Le 25 avril, une lettre de revendication est remise à la direction et la juge d’application des peines. Début mai, un rassemblement de solidarité a lieu devant le centre pénitentiaire. Dans la même période, un prisonnier met le feu à sa cellule, et des matons sont pris à partie et agressés par des détenus.

Chacun de ces faits témoigne à sa manière de l’insatisfaction, la tension, la colère, qui règnent en prison. Les prisonniers qui se révoltent subissent en retour une représsion forte de la part de l’administration pénitentiaire ; si les actes qui sont posés nous font écho, il est important de manifester une solidarité qui puissent casser l’isolement et renforcer les luttes.

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