Remarques sur l’état de la prison et de la Justice française au regard du « procès Khider »

Pas la peine de revenir sur les faits, énormément d’articles de presse ont été écrit sur le sujet dont un des derniers décrit bien l’état d’esprit de Christophe Khider, un des deux évadés de la prison de Moulins-Yzeure en février 2009.
Voir aussi l’article du journal l’Envolée à ce sujet.
Samedi 13 avril dans la matinée : Redoine Faïd, ancien braqueur emprisonné pour une tentative d’attaque à main armée, vient de s’évader de la maison d’arrêt de Sequedin (Nord) à l’aide d’explosifs !

Fragilité d’un pouvoir

Ce qui frappe d’emblée quand on assiste aux « débats », mais sure­ment serait-on plus proche de la vérité en par­lant de l’emmu­re­ment pro­grammé [1] de Christophe Khider et Omar Top El Hadj, tant le ver­dict est attendu d’un coté comme de l’autre, c’est la volonté judi­ciaire de calme et d’apai­se­ment. La volonté que les débats se dérou­lent « dans la séré­nité », comme ils disent, qu’on dis­tri­bue certes plu­sieurs dizai­nes d’années de prison à tout va aux cinq inculpés, mais dans la quié­tude. Et tout irait bien dans le meilleur des mondes, si ce n’est que la séré­nité des débats, dans de telles cir­cons­tan­ces, dans une enceinte judi­ciaire gardée par les hommes du GIPN, des tireurs d’élite et un héli­co­ptère avec une salle d’audience bondée de matons et de flics où n’entre que celui qui pré­sente une pièce d’iden­tité, ce n’est jamais que la poli­tesse des bour­reaux qui font mine de garder la face après l’événement.

Car il faut bien voir que la cavale de 36h de Christophe et Omar en février 2009 (qui s’est soldée par leur arres­ta­tion et une balle dans le poumon pour Christophe), cou­plée à leurs dénon­cia­tions récur­ren­tes de l’uni­vers car­cé­ral [2], a quel­que peu ébranlé la rou­tine du sys­tème judi­ciaro-péni­ten­tiaire. D’où une volonté pal­pa­ble, quoiqu’un peu gros­sière, de la part du par­quet et des avo­cats des 29 par­ties civi­les, de se ras­su­rer sur l’huma­nité de la prison. Et impli­ci­te­ment sur la bes­tia­lité, l’ani­ma­lité des « pre­neurs d’otages ».

Il faut l’enten­dre cet ancien direc­teur de la Centrale de Moulins-Yzeure, dont nous tai­rons le nom par res­pect pour ses enfants – les pau­vres, hélas !, ne sont pour rien dans la car­rière pathé­ti­que de leur pater passé d’éducateur, à tra­vailleur au SPIP puis au monde car­cé­ral [3] – qui vient témoi­gner à la barre, et jurer que la prison n’est faite que d’actions éducatives et de pro­jets pour les déte­nus, que les sur­veillants n’œuvrent qu’à leur réin­ser­tion et n’ont pour seul objec­tif que le soucis de la dignité des pri­son­niers et de leurs famil­les, et qu’au milieu de tous ces sur­veillants péni­ten­tiai­res bien­veillants et cha­ri­ta­bles, entre les salles de sport, la biblio­thè­que, les cours et la pos­si­bi­lité de tra­vailler, les déte­nus ne savaient plus où donner de la tête [4].

Il faut le voir ce par­fait petit ges­tion­naire raconter com­ment, une fois le top départ donné, il a été com­plè­te­ment dépassé par les événements, obligé d’un coté de négo­cier dans le feu de l’action avec Khider et Top El Hadj, de l’autre de ras­su­rer sa femme au télé­phone tout en ren­dant compte de la situa­tion en temps réel à « Paris » et en aler­tant la gen­dar­me­rie pour qu’ils envoient des ren­forts. Un poil fébrile, il décrit dans le détail la scène : un « état de guerre », le chaos, l’épaisse fumée qui accom­pa­gne les explo­sions des portes blin­dées, les autres déte­nus qui refu­sent de rega­gner leurs cel­lu­les, et le regard implo­rant des deux sur­veillants pris en otages, l’un avec un cou­teau sous la gorge. La sen­sa­tion de perdre tout le contrôle en quel­ques ins­tants, de n’avoir plus prise, de devoir subir, bref d’éprouver la condi­tion de pri­son­nier. C’est d’avoir res­senti dans sa chair cette condi­tion un court ins­tant dont il ne s’est, au final, jamais com­plè­te­ment remis.

Et ouais mec, là y’a plus de sché­mas tout prêts pour agir. Une prise d’otage et une évasion à l’explo­sif au glock et au cou­teau, y’avait pas encore eu de pré­cé­dent en France. On a pas de repè­res pour déci­der quoi faire. On peut pas se réfé­rer au manuel, à la « pro­cé­dure dans ces cas-là », on tra­verse une sorte de mini-béance exis­ten­tielle où les ques­tions les plus pra­ti­ques devien­nent les plus déci­si­ves. Le mal­heu­reux ne s’est d’ailleurs, à ses dires, pas com­plè­te­ment remis de cette épreuve. Sous anti-dépres­seurs depuis quatre ans et avec des insom­nies chro­ni­ques, il faut bien avouer que ce pauvre homme nous a fait un peu pitié à se lamen­ter sur son sort, même si on peut sus­pec­ter une cer­taine ten­dance à la vic­ti­mi­sa­tion. Il n’était sans doute pas pré­paré. Ce mon­sieur envi­sa­ge­rait doré­na­vant une reconver­sion dans l’Éducation Nationale ou même « une simple col­lec­ti­vité ter­ri­to­riale » assure-t-il. En un mot, la déchéance n’est pas finie pour ce fonc­tion­naire qui, comme il le dit lui-même, vou­lait sim­ple­ment faire son tra­vail le mieux pos­si­ble.

Rapports de vérité

Il faut aussi savoir que ce dirlo a été mora­le­ment affecté par les cri­ti­ques de sa hié­rar­chie. Un rap­port de la direc­tion de l’Administration Pénitentiaire après l’évasion l’a ver­te­ment cri­ti­qué pour sa « ges­tion de crise » cala­mi­teuse, pour le manque de vigi­lance des matons à la fouille des par­loirs et pour ne pas avoir tiré sur les fuyards, ce qui est tout de même la pro­cé­dure stan­dard en cas d’évasion dans le pays des Droits de l’Homme.

Il faut le reconnaî­tre : nous ne sommes pas loin de par­ta­ger les conclu­sions de M. Ripert, avocat de la défense, qui a hurlé pen­dant le procès que ce rap­port de l’Administration Pénitentiaire était « un tor­chon, un tissu de men­son­ges doublé d’un appel au meur­tre ». Ce rap­port remet­tait en cause la prison de Moulins-Yzeure en tant que prison la plus sécu­ri­sée et la plus sûre d’Europe – et pour cause. En ce début d’année 2009, les dis­po­si­tifs de sécu­rité car­cé­raux étaient bel et bien per­méa­bles (un peu du reste comme ceux de ce procès aux Assises du Rhône de 2013, contrai­re­ment à ce que disent les médias [5].)

Au final, c’était assez jouis­sif de les voir se tirer dans les pattes entre eux, entre la-frac­tion-modé­rée-qui-pense-avant-tout-à-la-vie-des-otages et la-frac­tion-radi­cal-on-ne-fait-pas-d’ome­let­tes-sans-casser-des-oeufs [6].

S’il ne pou­vait man­quer d’ins­pi­rer un sen­ti­ment de com­mi­sé­ra­tion à la salle quand il dépei­gnait les « vio­len­ces psy­cho­lo­gi­ques » qu’il n’a cessé de subir pen­dant et après l’évasion, l’ancien direc­teur de Moulins n’a pas su en revan­che quoi répon­dre à M. Ripert, fin dia­lec­ti­cien s’il en est, quand celui-ci a remis le pro­blème à l’endroit, c’est-à-dire sur ses pieds, en affir­mant : « ils [Khider et Top El Hadj] ont été vio­lent ce jour-là [le jour de la prise d’otages] pour fuir cette vio­lence ». Et l’avocat de conti­nuer en lui deman­dant si la vio­lence causée par Khider et Top El Hadj n’est pas sans lien avec la vio­lence omni-pré­sente géné­rée par l’uni­vers car­cé­ral. On aura bien com­pris, quand l’ancien direc­teur se décide à répon­dre, après un temps de réflexion, « ah mais oui c’est sûr qu’entre déte­nus, il y a de la vio­lence, je ne le nie pas », qu’il n’a défi­ni­ti­ve­ment rien com­pris. Qu’il lui est impos­si­ble de s’envi­sa­ger une seule seconde dans la peau d’un bour­reau moderne. Il y a bien un monde qui les sépare, les accu­sés et lui. Comme il y a un monde qui sépare tout le temps les magis­trats des mis en cause ; il faut voir la gueule de la vieille avo­cate géné­rale atti­fée dans sa robe rouge à her­mine. La vieille France dans toute sa décré­pi­tude.

Comme l’essen­tiel de ces gens-là pen­sent très sin­cè­re­ment être du coté du Bien lut­tant contre le Mal, mais que devant les nom­breu­ses déné­ga­tions et la parole accu­sa­toire des accu­sés, il arrive qu’ils n’en soient plus tout à fait per­sua­dés, ils ont alors besoin de se ras­su­rer col­lec­ti­ve­ment sur leur mis­sion quasi-divine : pro­té­ger la société contre les cri­mi­nels. Et comme ils n’assu­ment pas du tout leur rôle de bour­reaux, ils sont pris dans des contra­dic­tions/jus­ti­fi­ca­tions inter­mi­na­bles.

Petits plaisirs

Plaisir de voir les accu­sés inter­rom­pre les témoins de la partie civile, les pren­dre à partie, dénon­cer leurs men­son­ges : une cel­lule nor­male serait de même dimen­sion que le mitard [7], à écouter l’ancien direc­teur du centre péni­ten­tiaire de Moulins – encore lui ! – qui, lorsqu’il ne gémit pas en évoquant ses crises d’angoisse ponc­tuel­les et les « flashs » qui lui revien­nent de temps en temps, est aussi un men­teur invé­téré. Le bougre va même jusqu’à oser affir­mer qu’il y aurait plus d’acti­vi­tés pro­po­sées aux déte­nus placés en iso­le­ment qu’à ceux en régime normal ! Heureusement, cette sale habi­tude de mentir impu­né­ment a pu trou­ver du répon­dant durant ces jour­nées.

Réponse cin­glante d’Omar Top El Hadj à une affa­bu­la­tion sur la néces­saire réforme de la prison et son huma­ni­sa­tion : « on n’huma­nise pas un cime­tière ».

Vu qu’ils n’ont plus grand chose à perdre, les accu­sés peu­vent gueu­ler, inter­rom­pre, dire véri­ta­ble­ment ce qu’ils pen­sent. Chose impen­sa­ble dans un procès en cor­rec­tion­nel clas­si­que où le mis en cause espère tou­jours s’en pren­dre le moins pos­si­ble dans la gueule et sert d’ordi­naire un dis­cours de conve­nance, de regrets. Discours que le juge, en fonc­tion de son humeur du moment, accepte en partie ou pas. Paradoxalement, c’est seu­le­ment dans des condi­tions où le mot de « liberté » ne peut plus rien signi­fier d’autre pour Khider et ses pro­ches qu’un hori­zon, un hori­zon éloigné mais à attein­dre by any means neces­sary, qu’ils peu­vent se lais­ser aller à une cer­taine pra­ti­que de la liberté pen­dant leur procès, c’est-à-dire remet­tre en ques­tion les rap­ports de pou­voir ici et main­te­nant. C’est seu­le­ment dans ces condi­tions aty­pi­ques que du dis­cours vrai, de la par­rhè­sia, peut fil­trer dans ces encein­tes du men­songe.

Ces encein­tes du men­songe et du vice. Il y a eu 29 cons­ti­tu­tions de par­ties civi­les. Des gens qui espè­rent être reconnus comme vic­ti­mes, vous com­pre­nez, qui espè­rent se recons­truire après le drame – et au pas­sage être dédom­ma­gés du pré­ju­dice subi. Qui sont-ils ? Un peu tout le monde et n’importe qui. Beaucoup de matons et quel­ques flics, quel­ques auto­mo­bi­lis­tes pris en otage pen­dant l’évasion, deux femmes de matons inquiè­tes pour leurs maris pen­dant l’évasion, et qui sur les conseils des débi­les de l’UFAP (l’Union Fédérale Autonome Pénitentiaire) [8] sont venues grat­ter quel­ques euros, etc.

Question ful­gu­rante de maître Ripert, magis­tral, à l’ouver­ture du procès pen­dant que les par­ties civi­les se font connaî­tre : « Connaissez-vous la dif­fé­rence entre la Française des Jeux et une Cour d’Assises ? Et bien le Loto, ça coûte deux euros et on est pas sûr de gagner. Se cons­ti­tuer partie civile, c’est gra­tuit et vous êtes sûrs de ramas­ser gros à la fin ». En face, les avo­cats des par­ties civi­les s’étranglent.

Plaisir de voir les accu­sés se lancer dans des dia­tri­bes contre les men­son­ges éhontés pro­fé­rés par les témoins et l’accu­sa­tion.

Plaisir de voir ce cher Ripert avoir l’audace d’inter­rom­pre la repré­sen­tante du par­quet pen­dant ses ques­tions au témoin. De l’enten­dre se foutre de la gueule de l’ancien direc­teur du centre péni­ten­tiaire de Moulins en lui deman­dant si « il est un homme sen­si­ble ».

Plaisir sur­tout de voir qu’il y a tou­jours des élans de vie chez les accu­sés, même après des années en prison, en iso­le­ment.

Plaisir de voir qu’ils ne plie­ront jamais, que la prison est loin d’avoir gagnée.

Notes

[1] L’emmurement est une pratique qui remonte jusqu’aux tribunaux de l’Inquisition et qui consistait à enfermer vivant jusqu’à la fin de ses jours des hérétiques qui ne se reniaient pas.

[2] Omar Top El Hadj vient de publier Condamné à vivre.

[3] Assurément, il y a des gens qui ne sont pas fait pour certains métiers. Il y en a qui ont la poisse : la prise d’otages et l’évasion de Moulins s’étaient produits deux mois après son arrivée, en 2009 ; c’est seulement deux semaines après avoir été muté à la Maison d’arrêt de Grasse en 2010 qu’intervient une prise d’otages à l’infirmerie. Belote et rebelote.

[4] Il va même jusqu’à évoquer l’hypothétique projet d’une piste d’athlétisme dans la centrale de Moulins !

[5] Un exemple parmi d’autres : une alarme incendie qui se déclenche et c’est toute une salle d’audience qui doit se lever et sortir .

[6] L’administration pénitentiaire est une grande famille qui sait prendre soin des siens : à la suite de la prise d’otages, tous les surveillants de Moulins-Yzeure ont reçu une prime, sauf les deux nuls qui s’étaient fait prendre en otage.

[7] Au moment de l’évasion de Christophe et Omar, la table, le tabouret et le lit dans les cellules du mitard de Moulins-Yzeure étaient constitués de moellons. Par exemple, Eugène Baed, également inculpé dans ce procès car suspecté de complicité a passé 48 jours au mitard peu avant la tentative d’évasion pour une embrouille avec un surveillant-stagiaire alors qu’il venait d’apprendre le décès de son père.

[8] D’ailleurs ce syndicat s’est lui aussi porté partie civile.

 

Source : http://rebellyon.info/Remarques-sur-l-etat-de-la-prison.html
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