Témoignage d’une femme enfermée au centre de détention de Baupaume : « Tant que vous lui réglez son compte, vous avez le soutien de l’administration! »

Nous retranscrivons ci-dessous des extraits d’une lettre de K.A, prisonnière au centre de détention de Bapaume ( Picardie ) sur sa situation durant le mois d’août 2013.

Depuis le début de l’été, la situation entre les détenues et avec les surveillantes est très tendue dans la taule. Ce n’est pas le premier témoignage de violences liées aux matons que nous recevons depuis cette prison, notamment depuis le quartier de détention pour femmes. Comme vous pourrez le lire ci-dessous, si K.A ne demande pas de soutien pour sa situation personnelle. Elle souhaite faire connaitre l’atmosphère qui règne a Bapaume.

Cela rappele que l’administration pénitentiaire ne tient pas compte de la parole des détenues et attise les tensions entre prisonnières pour mieux régner sur la détention.

Lettre de K.A, début août 2013 au CD de Bapaume:

« (…) Vois-tu, la vie n’est pas un long fleuve tranquille ; au contraire chaque jour apporte son lot de barbarie. (…) Après l’affaire des chips [plusieurs filles ont été placées à l’isolement pour avoir mangé des chips dans la cour, c’était au mois de juillet 2013], j’ai subi une agression devant la porte des chefs mais, comme par hasard, ils n’ont rien vu… Bref, malgré le fait qu’elle [l’autre détenue] leur a dit qu’elle ne lâcherait pas l’affaire… J’ai été vue par le chef. Celui-ci m’a dit que l’affaire était close, en rajoutant qu’il demanderait a ce que le service atelier [l’atelier de concession ou les détenues travaillent pour une misère pour des sociétés privées dans la prison] veille. J’avoue n’avoir pas trop compris: bien sûr, on ne comprend l’histoire que lorsqu’elle se termine. De ce fait, je sors en promenade prendre du soleil et bouquiner. C’est à ce moment que je me retrouve encerclée par des amies de mon agresseuse. J’arrive à m’extirper, elles me rencerclent… Je suis consignée en cellule. Le lendemain, la détenue est reçue par la directrice, celle qui m’a changée de cel-lule parce que je ne me levais pas… Moi, je ne suis pas reçue. (…) Aujourd’hui, alors que j’étais allongée [dans la cour de promenade] lisant un roman, 2 détenues: une qui n’apprécie pas que je ne lui rende pas service et l’autre qui monte les autres filles contre moi et qui me reproche d’avoir divulgué qu’elle était une balance. C’est exact, elle m’a même menacée de me tuer si je le répétais. Pour cesser cette spirale, je l’ai dit. Donc j’étais allongée, elles sont venues vers moi, je ne les ai pas vues : elles m’ont sauté dessus. Conclusion : des coups sur la tête, un oeil bien amoché. Mon crâne a cogné le sol, je pensais qu’elles allaient me le faire exploser. Une a dit « ça suffit! » puis elles m’ont laissée, sonnée. Je rattache mes cheveux, je sens du sang mais j’ignore où ; je me lave le visage, c’est à l’oeil, ma paupière (pour un peu, je la perdais). 3 filles sont en face de moi, elles ont assisté impassibles à toute cette déferlante de violence, mais elles n’ont rien vu, rien entendu. J’en entends d’autres dire « nous, on n’a rien vu, ni entendu »… C’est étrange, l’odeur du sang et de la mort, l’effet que ça produit sur elles… Euphorie, excitation…

Je me dirige vers le préau, j’insiste pour me faire ouvrir : on me fait signe d’attendre 10 minutes… Je persiste jusqu’à ce que l’on m’ouvre, je ne m’arrête pas au PCH [poste de contrôle], les surveillantes je les connais, à la fin je veux juste avant de rentrer en cellule faire constater mon état de visu histoire qu’ils ne disent pas que c’est moi-même qui me suis infligé ce trauma… Malgré ça, la chef fermait les yeux car je devais d’abord passer par les SS… [surnom des matonnes]. Je leur ai dit: « de toute façon, je regagne ma cellule… ». Elles ont été reçues, moi je n’avais plus la force puisqu’à chaque fois il n’est pas fait cas de l’incident, donc je m’abstiens. J’ai un certificat médical (… ). Je suis allée voir le PCH vers 18h00 pour demander ce qu’il en est de la situation. Moi, quand je crache sur une fille qui m’a craché dessus, ça me vaut une sanction (CRI [compte-rendu d’incident]) et là je vois 2 de mes agresseuses en promenade. Ces temps-ci, tu veux savoir quel discours j’ai, la plupart du temps? «Je sais rien »,« j’étais pas là », « je viens d’arriver », « c’est pas à moi qu’il faut poser cette question »… Tu vois, mon problème c’est que toutes les détenues ont compris le message : tant que vous lui réglez son compte, vous avez notre soutien. A ce rythme-là, j’pense pas finir le mois d’août, puisqu’il règne un sentiment d’impunité. Ce n’est pas la première fois mais au vu des faits… les agressions sont de plus en plus violentes. Je m’interroge: qui, demain, me donnera le coup létal? Je ne sais plus quoi faire (…). Elles écoutent et surveillent les conversations… A croire qu’elles auront des RPS [réductions de peine] supplémentaires. (…) Tu sais, des fois je pense que comme ils ont la clef, ils peuvent venir cagoulés et me tailler les veines. A peu de choses près, c’est ce qu’ils font le jour avec les marionnettes écrouées.

Gabriel Tarde a écrit « faire mourir sans faire souffrir, faire souffrir sans faire mourir ». Je suis dans l’un de ces deux cas.

Demain, je passe au prétoire [la commission de discipline de la prison], une véritable mascarade après toutes mes péripéties. Tu connais la sentence… 3 jours de QD [le quartier disciplinaire de la prison]. Disons que le prétoire s’est passé 20 minutes avant l’heure prévue. Je suis partie à l’audience, vois-tu, je n’ai rien pris hormis le strict nécessaire : de quoi écrire. Veux-tu savoir la question que chaque bleue [les surveillantes] m’a posée ? « Il est où, votre sac ? ». Tu remarqueras que ce jour-là j’ai eu droit à un minimum de politesse… Même celle qui m’aboie dessus d’habitude m’a dit « bonjour »… Oui, elles avaient déjà eue leur petite vengeance. Elles sont mesquines.

( …) Sinon, j’ai passé un agréable weekend, hormis le passage d’une détenue qui voulait qu’on parle… Parler de quoi? Je n’ai rien à dire…

Je me rends compte qu’on se sent libre lorsqu’on n’attend plus rien. »

 

contrelenfermement@riseup.net

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