En prison, le téléphone nous a sauvés

Hélène se rend depuis quatre ans au parloir pour voir Alex, son fils de vingt ans. Elle raconte l’absence de communication les premiers temps de l’incarcération, l’angoisse de ne rien savoir de ce que vit son fils, jusqu’à ce qu’il se procure un portable. Un témoignage important, alors que l’accès au téléphone en prison fait régulièrement débat, sans que les voix des proches ne soient entendues.

Témoignage recueilli par François Bès, de l’Observatoire international des prisons.

Des cabines téléphoniques sont installées au sein des prisons. La fréquence, les jours et heures d’accès au téléphone, ainsi que la durée autorisée des communications sont fixés par le règlement intérieur de chaque établissement. L’absence de confidentialité des échanges et le coût, élevé, des communications sont d’autres obstacles au bon exercice du droit des personnes détenues de passer des appels depuis la prison. © CGLPLDes cabines téléphoniques sont installées au sein des prisons. La fréquence, les jours et heures d’accès au téléphone, ainsi que la durée autorisée des communications sont fixés par le règlement intérieur de chaque établissement. L’absence de confidentialité des échanges et le coût, élevé, des communications sont d’autres obstacles au bon exercice du droit des personnes détenues de passer des appels depuis la prison. © CGLPL

« La prison, je pensais savoir ce que c’est. Je travaille à l’hôpital, et j’en entends parler depuis toujours par des patients qui ont été incarcérés, ou dont un proche l’a été. J’ai vu à quel point des gens se disent “brûlés” par leur incarcération ou celle d’un proche. Mais j’avais beau connaître un peu, celle d’Alex a été terrible. Tout d’un coup, j’étais terrorisée de ce qui pouvait lui arriver. C’était mon fils et je ne savais pas ce qu’il vivait. Nous avions cru pouvoir obtenir les permis de visite rapidement… Ça a pris un mois et demi. En attendant, à part amener du linge, on ne pouvait rien faire. Ni lui parler. Ni avoir de nouvelles. Les courriers transitaient par le bureau du juge et y restaient bloqués. Et on n’avait aucune explication. Avant son arrestation, on avait prévu des vacances à l’étranger, on a tout annulé. Mais Alex, ne recevant pas nos courriers, a cru qu’on était partis.

Au bout de trois semaines, un soir, un gars lui a prêté un portable. Tout à coup, je vois sur mon téléphone : “Bonjour, c’est Alex”. Méfiante, je demande : “Si c’est toi, donne-moi ta date de naissance et mon prénom”. Réponse : “février 1993, Hélène”. Puis : “Ne me laisse pas tout seul cette nuit”. On a communiqué toute la nuit. Ces SMS nous ont permis de respirer, de savoir qu’il allait bien – la seule chose qui comptait. Savoir qu’il n’était pas battu, pas violé. C’est ce dont j’avais eu peur tout de suite : le viol, comme symbole de violence, de domination, de rapports de force auxquels il n’aurait pas pu faire face.

A cette époque, il y a eu à la télé un débat sur le téléphone portable en prison. Tout le monde était contre – les chroniqueurs, le public – sauf une femme qui avait un proche en prison, et qui disait que grâce à ça on peut garder un lien avec sa famille. C’est vrai, le téléphone nous a tous sauvés. Ça a permis de dédramatiser un peu, d’avoir moins peur. On a continué à échanger par SMS, il n’avait pas assez de crédits pour qu’on s’appelle. Maintenant, on se parle tous les jours. Et si une fois il n’appelle pas, je m’inquiète. S’il était transféré, je sais que l’administration ne nous préviendrait pas tout de suite. J’ai vu comme ça des gens repartir du parloir morts d’inquiétude, on leur avait juste dit “non, pas de parloir, il n’est plus ici”. Au moins, comme ça, il peut me prévenir si ça arrive. »

Solidarités

« Après près deux mois, les permis de visite ont enfin été accordés. Deux de mes patientes, mère et fille, qui étaient au courant pour Alex et dont le mari et père avait été incarcéré, m’ont expliqué comment on entrait en prison. “Tu vas arriver, on va prendre ta carte d’identité, après il y a un sas, il faut attendre. Au parloir ne t’inquiètes pas, c’est une pièce vitrée des deux côtés mais tu n’es pas séparée de celui que tu viens voir.” J’étais bouleversée à l’idée de revoir Alex. Mais, grâce à elles, j’avais moins d’anxiété. Dès le deuxième parloir, c’est moi qui soutenais une dame. “Ne pleurez pas, je vais vous expliquer, essayez de tenir pour votre fils.” J’avais compris à quel point cette assistance est utile quand on n’y connait rien. C’est comme quand on va être opéré et qu’on vous explique. Il n’y a pas que les familles qui sont touchées. Une fois, j’ai accompagné en voiture un copain d’Alex qui allait le voir au parloir. On a bavardé sur la route et, arrivé devant la porte, il m’a dit : “Hélène, tu n’as pas une clope ? Je ne vais pas bien, je vais pleurer.” On a fumé une cigarette, il a pleuré. Je lui ai expliqué comment ça se passait au parloir. Tout ça, c’est de la solidarité. Ce qu’ont fait mes patientes, ou le codétenu d’Alex qui n’avait pas de fric mais a tout partagé avec lui pendant les deux premiers mois. Ceci dit, beaucoup pensent “chacun sa merde”, autant du côté des détenus que des proches. »

« Quand il nous voit, il décharge »

« La première fois que mon compagnon et moi sommes allés au parloir, ça a été des retrouvailles pleines d’amour, et en même temps, ça laissait une sensation de malaise de sentir qu’Alex n’allait pas si mal que ça. D’autres parents m’ont raconté ça. Les premiers mois, les gamins disent que c’est la colonie de vacances. En fait, ils se posent et tentent de se faire à la situation. Dans un SMS, Alex m’a dit : “C’est bien en prison, on n’a plus de soucis.” Pour des parents, c’est dur. Ils restent nos enfants. Si lui ne pleurait pas, nous on pleurait souvent, mais il fallait avancer à tout prix. Il ne nous raconte presque rien de la prison. Peut-être parce qu’il ne s’y passe pas grand-chose. Mais quand il ne supporte pas un codétenu, pendant tout le parloir on a droit à “Machin il fait chier…”. C’est frustrant, mais c’est normal : le parloir est le seul endroit où il peut décompresser et se confier au sujet des autres détenus et des surveillants. Il contient tout, et quand il nous voit, il décharge. Et il part vite ! La dernière fois, je lui ai dit que ça me gonflait ses histoires ; il m’a répondu qu’il ne m’appellerait plus. Parfois, il nous explique pourquoi il a besoin d’argent pour cantiner, qu’il lui faut du savon, de quoi laver sa cellule, parce que c’est pourri et que ça pue. Quand on voit l’état des WC pour les familles, on imagine comment sont les douches à l’intérieur… Son plus gros budget, ce sont les produits d’entretien. Un jour, il m’a raconté aussi la promenade et là, j’ai découvert un monde. Il m’a dit : “Il y en a un qui m’a regardé de travers. Heureusement, j’avais mon stylo dans la poche”. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu “je lui plantais dans la carotide s’il s’approchait”. Il n’a jamais eu à s’en servir, mais il descend toujours en promenade avec son stylo dans la poche. Je découvre un côté de mon fils que je ne connaissais pas. Et ça me donne la chair de poule. »

« Faire comprendre que les relations humaines, c’est autre chose »

« Avec ce qui est arrivé à mon fils, j’ai acquis cette conscience que tout peut basculer en un quart de seconde. Comme un accident sur la route. Et en prison, la violence est partout. Il faut apprendre à vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec des personnes que tu n’as pas choisies. Si tu n’en peux plus, tu ne peux pas ouvrir ta porte. La plupart de ceux qui sont en prison sont blessés, fracassés. Du coup, la vie ne peut pas être normale là-dedans. Et il y a des barges : un jour, au parloir, quelqu’un s’est mis à hurler à la mort. C’était une maman ; son fils lui tapait dessus. Il avait amené un sac avec ses excréments dedans. Psychotique, il n’avait rien à faire en prison, mais il y était. Cette femme s’est retrouvée barbouillée, frappée, humiliée, le temps que les secours arrivent. Les surveillants aussi ont peur. Ils n’ont pas envie d’être là, et leur boulot est difficile. Mais avec eux non plus je ne laisse rien passer. On a obtenu qu’ils nous appellent “Madame, Monsieur” quand on entre au parloir, et non pas simplement par le nom de famille. Quand mon compagnon me dit que ça ne sert à rien de râler, je lui réponds qu’on ne doit pas renoncer. On doit faire comprendre à notre fils, aux surveillants, que les relations humaines c’est autre chose.
On peut comprendre un comportement à l’intérieur, parce qu’ils sont dans la survie, mais il faut rappeler que dehors, la vie, c’est autre chose. Une femme dont le mari a fait huit ans m’a raconté qu’il est sorti de prison totalement handicapé. Il n’était plus capable de prendre de décision, d’affirmer quoi que ce soit. Elle et ses filles étaient toujours derrière lui, car il oubliait d’éteindre l’eau ou la lumière. Ça ne s’éteignait pas automatiquement comme dedans. Il ne savait plus vivre. »

Cet article est issu du n°92 de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l’Observatoire intertional des prisons. Pour le citer : Pour le citer : Observatoire international des prisons, « Quartiers et prison : un destin collectif », Dedans-Dehors, n°92, juillet 2016, pp.48-49.Pour vous abonner à la revue papier, c’est ici.

Source : https://blogs.mediapart.fr/observatoire-international-des-prisons-section-francaise/blog/020816/en-prison-le-telephone-nous-sauves

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