Extraits d’un entretien réalisé au printemps 2012 avec T. à sa sortie du centre de détention d’Uzerche.

Paumé au beau milieu des champs corréziens, le centre de détention d’Uzerche tient quelques 600 prisonniers enfermés et éloignés de leur proche.

C’est une de ces prisons « nouvelle génération », présentées comme « modèle » par le ministère de la justice. Une de ces prisons qu’ils ont « humanisées », comme ils disent, à coup de nouvelles gammes de peinture sur les murs, de douche dans les cellules, de fenêtres recouvertes de caillebotis, de lumière artificielle, de caméras de surveillance dans tous les recoins, de portes automatiques, de matons réfugiés derrière des vitres teintées. Une de ces prisons où ils ont perfectionné leurs techniques de contrôle et de surveillance, où les brimades et pressions quotidiennes remplacent les coups de matraque, où les quartiers d’isolement ont pris la suite des quartiers de haute sécurité, où ils ont donné un nom et un cadre légal au règne de l’arbitraire : « régimes différenciés ». Une de ces prisons reculées au fin fond de la campagne où, pour venir au parloir des quatre coins de la France, les familles doivent sacrifier une ou deux journées et des sommes considérables. Une de ces prisons où personne ne veut aller et dont tout le monde se fout.

Fin 2011, quelques unes des personnes enfermées dans cette taule avaient réussi à déjouer la censure pénitentiaire et à faire parvenir à France Info une lettre dans laquelle ils disaient vouloir « briser l’omerta qui règne ici», affirmaient « être sous le joug d’une véritable dictature » et entendaient dénoncer les « humiliations quotidiennes », les « insultes et abus de pouvoirs », leurs « lots quotidiens », les « brimades récurrentes ». Interrogés par la radio, les proches confirmaient : « si vous vous plaignez, vous ramassez d’une manière ou d’une autre, vous n’avez plus droit à rien, ils vous font sauter vos cantines ou vous refusent au sport (…) Le lieu n’est pas sain ».

On a voulu en savoir plus et on a donc rencontré T. qui en sortait tout juste après être passé par plusieurs taules françaises. On retranscrit ici quelques extraits de cette discussion.

« Uzerche, c’est une poubelle pénitentiaire. »

Le mec dont on ne veut plus en région parisienne parce qu’il a foutu le boucan, on le jette à Uzerche. Le mec qui fout le boucan en région lyonnaise, on le jette à Uzerche. Il y a beaucoup de transferts disciplinaires à Uzerche, c’est pour ça que la direction de l’établissement a tendance à être un peu sévère ; ils ont à faire à des détenus dits difficiles.

Du coup, à Uzerche, ils ne laissent rien passer, ils font passer les mecs au prétoire pour un oui ou pour un non. Si le surveillant est sympa, il te colle plutôt un avertissement mais, ça, tu le sais pas. Dès que tu te reprends la tête avec un surveillant, tu t’en prends un deuxième et au troisième avertissement, tu sautes, c’est-à-dire qu’ils t’emmènent du quartier où tu étais, en détention normale, au bâtiment B0.

Le B0, on l’appelle Orly parce que quand ils t’emmènent au B0, tu ne touches plus le sol. Ils débarquent à 6, 7 ou 8 ERIS – les ERIS c’est l’équipe casquée, les CRS des prisons – ils te mettent les menottes, à l’envers, face contre sol, ils te lèvent et te trainent comme un paquet. Ils traitent pas tous les mecs comme ça. Celui qui va au B0 parce qu’il s’est pris la tête plusieurs fois avec d’autres détenus, ça va être calme mais le  mec qui est un peu agressif ou qui fait le chaud avec les surveillants, ils y vont pas avec des gants, ils appellent les casquées et eux t’emmènent manu militari au B0.

Une fois arrivé au B0, le mec est en colère parce qu’il a été transporté comme un bagage. Il suffit qu’il laisse échapper un « j’vous encule, espèces de bâtards » ou n’importe quelle insulte que les surveillants devraient normalement être à même de supporter – ça fait partie de leur travail, ils savent que ça peut arriver – et bien là, ils se déchainent. L’effet de groupe, l’excitation. Une fois au B0, il suffit que le mec se manque d’une parole ou qu’il refuse de se foutre à poil et de faire voir ses fesses et les surveillants l’allument. C’est souvent au B0 qu’ils allument parce que dans ce bâtiment, les mecs sont enfermés en cellule. En détention normale, ils évitent parce que sinon ça partirait en affrontement détenus contre surveillants. En détention normale, ils font un peu les cow-boys mais sans trop de violence. Par contre, une fois qu’ils prennent ce qu’ils sont venus chercher et qu’ils l’amènent au B0, pour dix fois moins que ce qui s’est passé au bâtiment ils vont le cartonner avec la bienveillance du service médical.

Au B0, les cellules sont dégueulasses parce que c’est un quartier où les mecs ne restent pas longtemps donc ils vont pas frotter les murs, nettoyer leur cellule comme en détention normale. Mais ils se tiennent à carreau quand même parce qu’ils savent que du B0, tu fais le malin, tu vas au mitard. Quand tu vas au B0, tu passes pas en commission de discipline ; c’est le chef de détention ou le chef de bâtiment qui décide de t’y envoyer.

« Chef pourquoi je vais au B0 ? – T’a pris trois observations ! – Quelles observations ?! »

Comme je t’ai dis, quand ils te mettent une observation, ils te le disent pas, ils sont pas obligés de le dire. Donc le mec il se dit juste qu’il a eu une petite altercation verbale avec un surveillant et que ça en resté la. Or, il le sait pas mais il a pris une observation. Quinze jours après, il en prend une autre et une semaine après, une autre mais il le sait toujours pas. Là, ils arrivent et lui disent « tu vas au B0 ! – Pourquoi ? » Il sort sa feuille et lui dit qu’il a pris une observation le tant  pour refus de réintégrer sa cellule, une autre parce qu’il s’est fait attraper un train de fumer dans les couloirs et une autre parce qu’on lui a demandé d’enlever sa casquette dans les coursives et il a pas voulu l’enlever ou parce qu’il l’a enlevé et qu’une fois que le chef avait le dos tourné il l’a remise mais que le chef l’a vu de loin et qu’il a décidé de lui mettre une observation. C’est l’arbitraire total !

Souvent, quand ils mettent un avertissement c’est que c’est pas assez grave pour faire passer en commission de discipline mais c’est une façon de te mettre un petit carton jaune en attendant  le prochain.

Tout ça, c’est écrit sur l’ordinateur, donc le surveillant il regarde ton pédigrée sur l’ordinateur. Quand il voit que tu as déjà pris une ou deux observations, ca l’incite  à te faire une fouille pour voir si t’as pas quelque chose d’interdit sur toi ou dans ta cellule ou a te titiller pour un rien. Tu lui demandes si t’as du courrier, il va te répondre sèchement exprès.

Une fois j’ai demandé a un surveillant si j avais reçu du courrier. Il me regarde et me répond : « oh, j’suis pas ton g         arçon d’étage ! – Comment ça t’es pas mon garçon d’étage ?! Ca fait partie de ton travail, non ? Je t’ai pas demandé de venir me laver les chiottes dans la cellule, j’tai demandé si t’as fait le courrier. Si oui, tu me dis oui, si non tu me dis non. Basta. – Oui,  mais si t’as du courrier tu l’auras en temps et au moment voulu ». Moi, je l’ai regardé et je me suis cassé mais un petit branleur de 19-20 ans, il le regarde et il suffit qu’il lui dise « tu fais le malin, toi », bam, observation ! Ils font exprès, ils les appellent les observations. Quand ils voient que tu as une ou deux observations, ils peuvent te faire glisser très facilement. C’est gratuit souvent. Il va y avoir dix mecs qui vont avoir fait la même chose que toi auparavant, le surveillant va rien leur dire et, à toi, parce qu’il sait que c’est la dernière observation pour que tu glisses et que tu atterrisses a Orly il va te la mettre. Entre un surveillant et un détenu, c’est comme dehors entre un flic et un citoyen. Ils gagnent toujours.

Quand tu vas au B0, tu y es au moins pour un mois. Si tu as un bon comportement, tu réintègres la détention normale. Si dans le mois tu refais une erreur et que tu te reprends un rapport ou une observation, c’est reparti pour un mois de plus.

« Quand tu fais le malin au B0, tu atterris à Roissy. »

Roissy, c’est plus haut, c’est le mitard. Là, c’est systématique. Ils arrivent, les menottes, deux trois coups de matraque s’il faut, ils te soulèvent et au mitard. Là, tu prends. T’arrives au mitard, t’es pas content parce que déjà t’étais au B0 et pour toi c’était injuste, t’as pas l’impression de l’avoir mérité le B0 et donc, du B0, t’es un peu agressif. Arrivé au mitard, t’es encore plus dégouté parce qu’on va t’enlever le tabac, on va te mettre une petite pression les quelques premières heures. Tu vas insulter les surveillants qui seront encore dans le couloir. Ils vont entrer et ils vont te calbomber. Ils ont tendance à faire les beaux quand ils sont en présence d’une surveillante féminine. Là, ca devient des cow-boys.

Il y a surtout deux surveillants qui sont violents à Uzerche. Un des plus violents, c’est celui qu’on appelle deux mètres douze parce qu’il est grand. En général, s’il y a les casqués qui arrivent, on le reconnait parce qu’il  dépasse tout le monde d’une tête. L’autre on l’appelle Sarkozy. Mais bon, même le surveillant le plus sympa peut être amené à donner des coups de matraque si son chef a décidé que tu devais monter au mitard avec perte et fracas. C’est son travail. C’est con à dire parce qu’en vérité c’est pas son travail mais, pour eux, ils font usage de la force strictement nécessaire pour maitriser l’individu. Et puis ils savent que tu vas pas aller chez ton médecin traitant pour faire constater les bleus. Tu vas aller à l’UCSA demander un certificat médical. Eux, ils vont pas mettre que tu as pris des coups aujourd’hui, ils vont mettre que tu as des ecchymoses dont l’ancienneté peut remonter jusqu’à 48h donc que t’as pu te faire taper en détention par un autre détenu. L’ancienneté remonte à 48h quand le mec arrive avec le nez qui pisse le sang …

« D’ailleurs, le contrôleur des prisons à mon avis, le B0, il l’a pas vu. »

Il y a une équipe du contrôleur des prisons qui est passée mais quand c’est comme ça, ils ne nous informent pas. Et même s’ils nous informent, ils mettent juste une feuille sur le panneau d’affichage à la distribution du courrier, c’est-à-dire à 14h, et le soir, quand le surveillant a enfermé tout le monde dans l’aile, la feuille, il la jette. Donc si tu as regardé le panneau d’affichage le lundi matin et qu’elle a été posée le lundi après midi, le mardi matin, c’est trop tard pour toi, elle l’y est plus. C’est pas l’affichage qui reste trois semaines ou un mois comme par exemple « nous vous avisons que maintenant les parloirs n’auront lieu que du lundi au jeudi ». Un affichage pour dire qu’il y a le contrôleur des prisons qui vient, ils se dépêchent de l’enlever comme tout ce qui est spectacle ou loisir pour les détenus.

Et puis de toute façon, faut pas croire, quand le contrôleur vient, s’il y en a 50 qui veulent le voir, la direction elle va faire une sélection, elle va en prendre par exemple 5 parmi les plus dociles. « Tiens, lui c’est le bibliothécaire, il a une bonne place et il sort en permission, il va dire que du bien. Tiens l’autre on vient de l’allumer on va éviter de l’envoyer. » C’est filtré.

D’ailleurs, le contrôleur des prisons à mon avis le B0, il l’a pas vu. Quand bien même il y serait allé, au B0 il y a deux ailes, un étage et le sous sol. Il y a qu’une cellule qui est nickel, la cellule qu’ils font voir aux visiteurs ou à la juge d’application des peines ou au curée. Les autres cellules elles sont déglinguées. Elles sont salles, le sol est pourri, il y a de la pisse sur les murs et de la merde. Tu rentres, ça pue. T’as les barreaux et une double grille à l’extérieur, tu vois pas la lumière du jour. Toute la journée t’as la lumière dans ta cellule. Même à trois heures et demi de l’après midi, du bâtiment on voit les cellules du B0 allumées.

Dans le reste de la prison, les cellules sont ouvertes du matin 7h – c’est plus souvent 7h15 – jusqu’à 12h15. Ensuite, à 12h15, ils ferment et ils rouvrent à 13 h jusqu’à 19h15. Au B0 t’es enfermé toute la journée. T’as une heure de promenade le matin, une heure l’après midi et pas d’activité à part le sport.

« Pourtant, le surveillant sait très bien que t’as pas pris ta voiture et que t’es pas allé te balader en ville »

Si tu travailles et que tu vas au B0 tu peux garder ton travail mais ça dépend ce que tu as fait. Mais bon, quand tu travailles et que t’es au B0 c’est un peu la merde parce que tu n’as plus ta liberté de mouvement. Le surveillant il t’ouvre quand il veut et t’arrives facilement en retard ou quand tu sors y a pas de surveillant disponible pour te ramener jusqu’au B0 donc tu sors il est 15h45, tu vas t’arrêter papoter avec untel ou untel et tu te dis « tiens, aujourd’hui c’est les cantines, mon pote qui est au bâtiment C il va récupérer ses cantines, je vais lui demander de m’avancer un paquet de tabac ». Alors tu arrives au bâtiment avec 10mn de retard. Le surveillant il va vouloir te mettre un rapport « t’étais où ?! T’es sorti des ateliers à moins le quart, il est 16h10 ». Pourtant, le surveillant sait très bien que t’as pas pris ta voiture et que t’es pas allé te balader en ville, il sait que tu étais coincé dans les portiques mais, rien à foutre, tu sors des ateliers tu dois être ici !

Après ce qu’ils font aussi, c’est les changements de bâtiment, juste pour te casser. Par exemple, t’as l’habitude de faire la popote avec un pote. T’as emmerdé un peu le surveillant mais il y a pas de quoi te mettre au B0 alors une petite observation plus changement d’étage ou de bâtiment. Ca te perturbe parce que tu te retrouves avec des gens avec qui tu avais pas forcément envie d’être et tu avais une certaine organisation. Par exemple, toi tu acheté à manger et ton collègue il cuisinait parce que toi t’es mauvais cuisto et que lui il a pas trop d’argent. Donc toi tu as les ustensiles et c’est lui qui a la bouffe. D’un coup, tu te retrouves coupé de tout.

« Pourquoi tout le monde est fouillé ? »

Au parloir c’est pas une fouille, c’est une palpation. Avant et après le parloir. C’est humiliant. Mais, surtout, il y a des contrôles de douaniers ou de gendarmes à l’entrée, pour les familles. A Uzerche, il y en a quasiment tous les 15 jours. Quand je suis arrivé, mes filles étaient jeunes, ça les a marquées. Tu viens voir ton père, tu te retrouves face à un douanier un peu tendu avec un chien bien excité : « garez vous, sortez du véhicule ». La petite elle s’est mise à pleurer. Je trouve pas ca normal. Ma mère, qui est une femme religieuse, voilée, on lui a fait enlever son soutien gorge à l’entrée d’Uzerche. Elle avait un soutien gorge avec des renforts métalliques, on lui a fait retirer, c’est humiliant au possible.

Je préfèrerais à la limite que ce soit nous, les détenus, qui soyons soumis à une fouille après le parloir avec les chiens. La plupart des détenus avalent ou coffrent, c’est-à-dire le mette dans le derrière. Dans ce cas là, s’il y a un doute ou quelque chose, ils nous amènent à la radio mais nos familles c’est honteux, elles devraient pas être soumises à ça !

A Uzerche, c’est surtout aux ateliers qu’ils fouillent beaucoup. Il y en a un qui va perdre un demi-ciseau, par exemple, les tous petits ciseaux d’écoliers, pas des ciseaux qui pourraient servir de poignard et c’est fouille pour tout le monde. A Uzerche, leur travail c’est surtout l’ébavurage de caoutchouc, par exemple, pour fabriquer une protection de téléphone portable. Ils donnent un petit ciseau pour que les mecs puissent attraper ça plus facilement mais si le lascar il perd son demi ciseau, tout l’atelier se retrouve bloquer et tout le monde se retrouve soumis à une fouille à corps alors qu’il y a un portique à l’entrée. Le mec s’il a perdu son ciseau, il l’a perdu sur la zone atelier. Il sort pour retourner au bâtiment, il passe sous un portique, il sonne ou il sonne pas, c’est tout. Pourquoi tout le monde est fouillé ?

A l’entrée, les mecs arrivent en groupe en général et à la sortie c’est un par un. Le surveillant barre ton nom comme quoi t’es bien sorti de la zone atelier et ensuite tu passes sous le portique. Tu sonnes, il te fait tout poser. Même un briquet sonne donc c’est un détecteur très sensible. Alors pourquoi tout le monde est soumis à une fouille à corps tout ça parce qu’il y a un crétin qui a perdu son stylo ou un plaisantin qui le lui a caché ?

Les mecs, ils sortent des ateliers il est midi moins le quart pour  retourner travailler à 13h-13h15. Entre temps, il faut retourner au bâtiment, faire ta gamelle, etc. Sachant qu’il y a que deux plaques chauffantes pour 18 lascars et que ça ferme à 12h20. Donc, forcément, ça crée des tensions, tout le monde veut faire à manger en même temps et il y a pas le temps et pas assez de plaques chauffantes (Pourquoi ils en mettent pas en location ? Je sais pas, peut-être que l’ampérage du bâtiment ne supporterait pas autant de plaques chauffantes, je sais pas). Donc quand y a un problème aux ateliers, au lieu d’arriver au bâtiment à 11h45, vu qu’ils fouillent tout le monde, ils arrivent à 12h15, voire 12h30. Ils ont pas le temps de manger et de souffler, ils doivent déjà retourner aux ateliers. Et puis les surveillants sont encore plus désagréables parce qu’ils ont eu un peu de travail à faire, il a fallu qu’ils fouillent tout le monde.

« Je sais pas si tout le monde serait prêt à se faire condamner à 5 jours de prison parce que tu t’es fait attraper en train de fumer dans les chiottes. »

Je suis pas d’accord avec leurs ateliers parce qu’ils te mettent pas en situation de prendre gout au travail.  A Uzerche, un mec qui fume, il va travailler aux ateliers le matin de 7h50 à 11h50. Dans n’importe quelle entreprise ou société, en 4h de travail, il y a une pause café-cigarette. Là bas, ta pause tu la prends quand tu veux et le temps que tu veux parce que t’es payé au rendement, pas à l’heure. Pendant ta pause, t’as le droit de boire un café mais pas de fumer une cigarette. Or, y en a toujours un ou deux qui sont tentés de fumer et qui vont aux toilettes en fumer une. Le surveillant, de loin, avec les caméras dirigeables, il braque sur la zone des toilettes et quand il voit qu’il y a un petit attroupement de deux ou trois personnes il débarque et les attrape en flague. Rapport et suspension.

Pour avoir fumé une cigarette, le mec se retrouve sans sous. Il est suspendu du travail pour une durée de 3 semaines – 1 mois et il passe en commission de discipline. C’est sévère quand même. En commission de discipline, ils lui font une espèce de morale à deux balles en lui expliquant qu’il a de la chance de travailler, qu’il ne se rend pas compte, etc. Le mec a beau expliquer qu’il était un peu stressé, qu’il avait eu une mauvaise nouvelle, qu’un copain l’a juste invité à prendre deux bouffées et que les surveillant est arrivé à ce moment là, rien à faire, ils lui mettent 5 jours de sursis. C’est grave. 5  jours de sursis, c’est-à-dire 5 jours de prison parce que, quand tu passes au prétoire et que tu prends du sursis, le mitard tu le fais pas mais autant de  jours de sursis tu prendras autant de jours de grâce on va te sucrer. T’avais signé tes deux mois de grâce. Tu  t’es fait attraper en train de fumer et on te met 5 jours de sursis. Et bien sur les deux mois que tu avais signé y a un ou deux mois, on va t’enlever 5 jours. Ca a l’air anodin comme ça mais 5 jours de prison en plus, c’est énorme. Je sais pas si tout le monde serait prêt à se faire condamner à 5 jours de prison parce que tu t’es fait attraper en train de fumer dans les chiottes de la gare ou du train. Moi, rien que par rapport à ca, j’ai pas eu envie de travailler.

« [la contremaitre] ce qu’elle veut, c’est que le travail soit fait donc le petit faible elle s’en fout. »

En prison, les gens qui travaillent sont payés à la pièce. Dès le début, on te le dit. T’as pas de salaire fixe. Si aujourd’hui t’as envie de travailler comme un chinois, tu vas travailler comme un chinois. Demain, t’es pas bien dans ta tête, t’as pas envie de trop travailler, c’est ton droit. Et y a plusieurs prix de revient. Par exemple, au caoutchouc, les pièces sont dans des caisses. Il y a des caisses qui valent deux euros et, dans la matinée ou dans l’après midi, il va y avoir des arrivages de caisse à 5 euros. Le travail n’est pas spécialement plus dur mais se fait plus vite. Il y a plus de pièces mais ça se fait plus vite, c’est moins chiant à faire, ça abime moins les doigts.

Du coup, c’est la jungle parce que quand arrive le charriot qui pose la palette avec les caisses à 5 euro, le mec au lieu de prendre une caisse il s’en prend 4. Donc le petit faible, il se retrouve avec rien à regarder les autres travailler qui, eux, ont  trois ou quatre caisses cachées sous la table. Et la contremaitre, qui est  un peu complaisante parce que l’autre est ancien, parce que c’est un moteur, dit rien. Elle, ce qu’elle veut, c’est que le travail soit fait donc le petit faible elle s’en fout. Bien souvent ce sont les pointeurs qui se retrouvent sans travail. Certains mecs, tu les vois ils vont se faire 800 euros dans le mois aux ateliers et un autre il va se faire 130 euros parce qu’il ramasse que du travail de merde. C’est aussi l’arnaque parce qu’il y a les contremaitres qui sont responsables du travail et qui sont en relation avec l’entreprise extérieure. C’est des gens qui viennent travailler de l’extérieur et t’as les contrôleurs  qui sont des petits sous-chefs du contremaitre et c’est eux qui pointent sur une feuille ce que tu fais, c’est-à-dire si aujourd’hui t’as fait 9 caisses, c’est lui qui va enregistrer les 9 caisses à ton nom et si toi t’es un peu a l’ouest ou que le mec il sait pas spécialement compter, il va pas t’en compter 9, il va t’en prendre que 7 et sur les deux qu’il t’a pris, il va en mettre deux autres à un copain à lui.

J’ai travaillé un tout petit peu aux ateliers, même pas un mois. Je lui ai dit à la contremaitre « moi j’en ai fait plus là. Elle est où l’autre caisse ?! » Parce qu’il y a des petits papiers sur la caisse. Le contremaitre il pointe ça sur un post-it collant, il le colle et puis bon ba toi tu dis la caisse, elle est à mon nom. Mais une fois qu’il est parti, rien n’empêche d’enlever l’étiquette, d’en mettre une autre et de coller un autre post-it avec le numéro de son pote. Tu débauches, le contremaitre lui qu’est ce qu’il fait ? Il récupère les feuilles des contrôleurs « celui là il a fait 6 caisses à 2,50 ça fait 15 euros » mais si toi t’en as fait 9 le contremaitre, il en sait rien et si tu lui dis, il te fait comprendre que ça sert à rien de chercher à gratter : « t’es un menteur, je le connais, y a jamais eu de problème alors qu’en fait il y a des problèmes tous les jours ».

« 5 portes et trois grilles. »

Le mec, il arrive en retard aux ateliers. Pour arriver aux ateliers, moi,  j’avais une grille, une porte pour descendre des marches, une porte pour sortir des marches, une autre grille, une troisième grille, porte, porte, porte. 5 portes et trois grilles. Mais tout ça, c’est le surveillant qui te l’ouvre. Toi tu as un badge qui ressemble à une carte bancaire. Tu badges, le surveillant sur son ordinateur il voit si t’as accès ou pas, il t’ouvre. Y a certains surveillants qui en ont rien à foutre. Y a même pas besoin qu’ils soient occupées, il suffit qu’ils voient que tu es un tout petit peu à la bourre. Tu le vois, il est dans sa guérite, il te regarde, tu rebadges, il te regarde. « Oh surveillant, je suis en retard ! » Tranquille, il se retourne, il parle avec son collègue, il se lève, il va aux chiottes, il ressort, il s’assied, il te regarde, il prend le journal, etc. C’est de la provocation. Toi t’es tendu, t’es stressé, tu te dis que tu vas arriver en retard, qu’ils vont te mettre une absence, que tu vas être suspendu et là tu te prends la tête avec le surveillant et lui, il est content parce qu’il t’a pourri ta matinée. S’il est pas trop con, il va t’ouvrir donc tu cours, tu cours et t’as une chance sur deux d’arriver là-bas à l’heure et s’il est un peu con il va te dire « quoi ? Qu’est ce qu’il y a ?! Qu’est ce que t’as à me regarder comme ça ? C’est de ma faute ? T’avais qu’à te préparer avant, les autres ils sont partis déjà. » Ba ouai mais si y en a qui ont envie de partir 15 mn avant, c’est leur problème. Moi je dois arriver à 7h50, il est 7h45, je badge, tu m’ouvres, je suis à l’heure. Par contre, tu me fais poireauter 10 mn, forcément, j’ai du mal à être à l’autre porte à 7h50. »

Là, le surveillant responsable de la zone atelier, il te voit arriver, tu as une gueule qui lui revient pas : « t’as une minute de retard, tu fais demi tour, tu dégages. – Ouai mais c’est ton collègue, il m’a pas ouvert. – J’en ai rien à foutre, tu dégages. T’avais qu’à être prêt plus tôt. Regarde, les autres, ceux du bâtiment comme toi, ils sont déjà là. Toi, allé hop, tu peux retourner. » Tu fais demi tour, tu retournes au bâtiment et tu vois un lascar qui arrive. Tu lui dis que tu viens de te faire envoyer chier, que ça sert à rien d’y aller, que c’est fermé. Le mec il va quand même voir et, lui, on le laisse entrer alors que toi, on t’a refuse. Pourquoi ? Parce que lui il était un peu lèche botte avec les surveillants – « ça va monsieur le surveillant, ça va chef ? » Lui, il va rentrer alors qu’il est arrivé après toi. Le mec, tu le vois l’après midi en promenade tu dis « alors tu t’es fait renvoyer chier ce matin ?! – Non, non, il m’a laissé rentrer ». Pourquoi il l’a laissé entrer ? Parce que le surveillant, il sait que toi t’as plus le droit à des absences et que tu vas être suspendu donc il se fera un malin plaisir à te virer.

« Le pire, c’est les SPIP. »

Pour moi, le pire d’Uzerche, c’est pas les surveillants, même si c’est vrai qu’il y a une petite équipe d’enculés qui se la joue gros bras et voyous. Le pire, c’est les SPIP[1].

Ils sont pas nombreux, 7 ou 8. On est environ 500 détenus. Ca fait à peu près 60 à 70 détenus par SPIP. Mais sur les 70 détenus qu’a un SPIP combien sont dans les temps pour demander une permission ou une conditionnelle ? Pas plus de 15 ou 20. La plupart des mecs ont une peine à purger, ils sont pas encore dans le temps pour pouvoir bénéficier d’un aménagement ou d’une permission. Donc réellement, il y en a 15 ou 20 sur les 70 dont il faut avoir un suivi appuyé et régulier parce qu’il a un pied dehors, déjà, le mec. Si l’autre est libérable en 2020, bah…

Or, le truc, c’est « tout le monde dans le même sac ». Moi, j’ai fait un courrier au SPIP, 3 mois après il m’a toujours pas appelé. J’ai refait d’autres courriers entre temps, il m’a toujours pas appelé. J’ai été obligé de faire appeler ma famille de l’extérieur pour qu’ils appellent le SPIP et dire « voilà, Monsieur… Il a un petit problème, il vous en a parlé, il nous a dit qu’il vous avait fait deux ou trois courriers,  vous l’avez toujours pas reçu, pourquoi ? – Ha, mais j’ai pas le temps, vous savez, j’ai pas que lui à m’occuper, dites-lui que je le recevrai ! ».

Par exemple, je vais écrire, là, maintenant ! Si la SPIP n’a pas envie de me voir, je dis pas si elle n’a le temps de me voir mais si elle n’a envie de me voir que début avril, elle m’enverra la convocation trois jours ou une semaine avant. Elle, elle aura prévu de me voir qu’au mois d’avril, mais elle va pas m’envoyer ça là, pour me prévenir, non ! Elle va m’envoyer ca vers le 2 mars. Toi, tu refais un courrier, tu refais un courrier et ça change rien et même certains mecs ils m’ont demandé de leur faire des courriers pour voir la SPIP ou le SPIP et le jour où ils étaient convoqués par le SPIP, ils se rappelaient même plus pourquoi il leur avait écrit au SPIP ! Pourquoi ? Parce que ça met trois mois et le problème s’est réglé entre temps et le certificat d’hébergement est arrivé le mec se dit « ha, mais j’avais écrit à la SPIP, mais pourquoi ? Je m’en rappelle plus ! ».

Et les SPIP, ils arrivent, ils  restent une heure. En une heure, il faut qu’ils voient dix mecs  et ils font leur paperasse en même temps, ils font semblant de t’écouter, « oui oui », et limite ils te poussent vers l’extérieur. Tu les vois quand ils arrivent, par contre, dix minutes pour entrer dans le bureau ! Pourquoi ? Ils tapent la bise au surveillant, « ha ça va, nianiania… ». La plupart des SPIP, c’est des gonzesses, elles tapent la bise aux surveillants ou aux profs, que ce soit féminin ou masculin, ils se tapent la bise, ils discutent un peu avec eux, donc elle avait prévu de venir à 2h pour repartir a 3h, elle rentre dans son bureau il est 2h15 donc déjà  il y a deux détenus qui vont même pas être vus à qui elle dira « j’ai pas le temps, je vous rappellerai ! ».

« ha, bah toutes mes condoléances… »

Une fois, j’étais présent, y avait un détenu qui avait perdu son père il venait de l’apprendre, il était au téléphone, en pleurs. Il parle au surveillant : « Est-ce qu’on peut appeler le socio pour savoir si ma SPIP est la ? Il faut que je vois ma SPIP, j’ai un problème, faut que je vois ma SPIP, faut que je sorte en permission, mon père  est mort ! ». Le surveillant  appelle le socio, le surveillant du socio appelle la SPIP, j’étais dans le couloir, j’entends la SPIP dire « ha ba non, je peux pas le voir, il est bientôt trois heures, moi je m’en vais, dite- lui qu’il me fasse un mot et je le recevrais la semaine prochaine ! ». Son père va être enterré dans trois jours, qu’est ce que tu lui dis de faire un mot pour le recevoir la semaine prochaine ? Parce que c’est jeudi, qu’il est 14h50 et qu’elle a prévu de débaucher à 15h, je sais pas,  prends 5 minutes pour recevoir le mec, tu lui fais remplir le formulaire de permission exceptionnelle et voilà ! Non, le mec il a perdu son père, mais elle, elle a pas 5 minutes à perdre, parce que pour elle c’est perdre 5 minutes, et bien c’était une surveillante qui était super sympa qui s’est occupé de lui faire faire les démarches et d’amener la demande de permission exceptionnelle au greffe. Le mec  a pu sortir et voir le corps de son père une dernière fois parce qu’une surveillante a bien voulu le faire, mais si ça avait été que la SPIP il aurait fallu qu’il fasse un mot le jeudi, mot qu’elle n’aurait eu que le lundi ou le mardi et elle l’aurait reçu 10 jours après pour lui dire « ha, bah toutes mes condoléances… ».

D’une, ils sont pas compétents.  De deux, le SPIP, il rend des comptes à qui ? Au JAP[2].  La plupart des JAP qui sont à Uzerche, c’est qui ? Des jeunes qui viennent de sortir de l’école. On va pas mettre un mec tout de suite JAP à Paris, on va le mettre en Lozère, en Ardèche, en Creuse, dans les endroits paumés, là ou les tribunaux ne sont pas engorgés. Et le SPIP c’est celui qui fait le lien entre le détenu et le JAP. Le SPIP, il a juste à dire au JAP « c’est un menteur » et c’est bon, il fait ce qu’il veut  de toi, il te laisse poireauter ta conditionnelle. S’il veut pas que tu passes, tu passeras pas en commission.

« Tout le monde a envie de sortir. Si on prend un oiseau, on le met dans une cage, le seul truc qu’il veut c’est sortir. »

Moi, j’avais posé une conditionnelle parce que je suis sorti en permission au mois de février 2012, j’ai trouvé un travail quand je suis revenu de permission la SPIP elle m’a dit :

« ouah, c’est super, vous êtes sorti en permission alors que vous aviez un jugement à venir et vous êtes revenu malgré ce jugement, c’est en votre faveur, ça prouve que vous êtes quelqu’un à qui on peut faire confiance, c’est très bien ! Vous êtes accepté pour votre embauche ? Y a pas de souci, on va faire le nécessaire pour que vous sortiez en libération conditionnelle ».

– Ok, c’est cool, je dis, mais j’aimerais ressortir en permission parce que je me suis présenté à mon entretien d’embauche mais je suis aussi passé a la préfecture et j’ai une visite médicale à faire pour pouvoir récupérer mon permis.

– Mais y a pas de problème, ça rentre dans le cadre de vos permissions, c’est la prolongation puisque vous êtes allé a la préfecture et que vous avez fait les démarches pour avoir votre visite médicale, y a pas de souci je vous appuierai ! »

Ok, donc le temps de faire le certificat d’hébergement, que ma mère me fasse un certificat d’hébergement en disant « voilà, je vais l’héberger, il va travailler »,  fin février j’avais prévu de déposer ma conditionnelle au mois de juin. Au mois de juin, elle me reçoit, elle me dit « mais vous êtes fou ? On ne va pas demander une libération conditionnelle alors que vous avez un jugement bientôt ! ». Je dis « mais attendez, quand je suis revenu au mois de février, c’est vous qui m’avez dit tu es sorti, tu es revenu impeccable, en plus tu as un jugement a venir », jugement sur lequel j’ai pas de mandat de dépôt sinon j’aurais été en maison d’arrêt, j’aurais pas été en CD[3], j’avais pas de mandat de dépôt, j’étais libre dessus. Et quand je suis revenu de permission, elle m’avait dit « c’est super, tu es sorti en perm, tu es revenu malgré le jugement à venir, on te fera confiance, tu peux demander une conditionnelle, tu peux redemander une permission ».  Je dis « là, aujourd’hui, vous me dites que la JAP elle sera jamais d’accord pour vous laisser sortir en conditionnelle ! Madame, je suis condamné, là, je suis pas prévenu, si j’étais prévenu je serais en maison d’arrêt,  donc  je suis en CD, je suis aménageable, j’ai un travail, laissez-moi poser la conditionnelle »… Et bien « non ».  Je dis : « on va quand même poser la conditionnelle, même si c’est refusé, c’est pas grave, ça me permettra d’arriver au tribunal en disant que j’ai un projet de sortie, un hébergement et tout, peut-être qu’au tribunal ils auront envie d’être un petit peu plus cléments en disant c’est une personne qui a préparé sa réinsertion, on va pas lui remettre la tête sous l’eau alors qu’il est en train de la sortir, on va l’aider… ». Là,  elle me dit « non, ça se passe pas comme ca ». Comment, ça se passe pas comme ca ? C’est mon avocat qui me l’a dit, elle m’a dit « insistez pour passer quand même parce qu’avec un  ajournement,  c’est-à-dire pas un refus mais repousser la décision en attendant la décision du tribunal, ils seront plus cléments. »  Et elle : « non non,  passez au tribunal et on verra ca au mois d’octobre ».

Pourquoi ? Parce qu’elle voulait partir en vacances, c’est rien que pour ça. Elle est partie en vacances et moi j’ai pas été jugé, le jugement a été repoussé à cause du tribunal, ils ont oublié d’envoyer une escorte pour m’extraire, j’ai pas été extrait donc je pouvais pas être jugé et le jugement a été automatiquement repoussé. Je me suis retrouvé a être jugé fin décembre et là je demande à voir la SPIP, je lui dis « comment on fait ? ». Je lui dis que fin décembre il suffit qu’ils mettent ça en délibéré pour que ce soit dans deux mois, que je serai libérable alors que le compte rendu du jugement ne sera même pas connu, donc je lui demande si on peut poser une conditionnelle en attendant ce jugement. Elle me dit  non. Je lui ai dit : « vous êtes en train de me dire quoi ? C’est bien, t’as trouvé un travail, un hébergement, mais t’as un jugement à venir donc tu vas fermer ta gueule et tu restes croupir dans ta cellule ? Mais la présomption d’innocence, vous en faites quoi ?  Ca se trouve, je vais être relaxé et puis même si je suis condamné, je ferai appel et je sortirai vous voulez quoi ? Me faire perdre mon travail ? ».

Là, elle me regarde et elle me dit : « c’est bizarre, pour quelqu’un qui a jamais travaillé, vous y tenez beaucoup, à travailler, maintenant. Tout ce que vous voulez, c’est sortir le plus vite possible de prison ». Je la regarde, je lui dis « bah excusez-moi,  mais on va faire un sondage : je vous défie de m’en trouver dix qui vont dire oui, moi je veux rester ! Tout le monde a envie de sortir. Si on prend un oiseau, on le met dans une cage, ou un chat,  on le met dans une cage, le seul truc qu’il veut c’est sortir.  Bah c’est pareil ». Là, elle me dit « non, non, non, attendez votre jugement et puis là, éventuellement, on demandera une conditionnelle ». Je dis « vous vous foutez de moi ? Je passe le 20 décembre ! Après, ça va être les fêtes de fin d’année, donc je passerai qu’en janvier et je suis libérable en février ! ».

 

 

« Je veux être protégé, non pas des détenus, mais de votre personnel et de vos intervenants extérieurs »

Et là je ne l’ai plus jamais revue. J’ai demandé à la revoir. Rien. Elle a pas répondu à mon courrier, elle ne m’a pas convoqué. J’ai fait quoi ? J’ai fait un mot à l’infirmerie pour voir le psychiatre, j’ai fait un mot au chef de détention, j’ai dit : « mettez-moi à l’isolement parce que je vais craquer, vous êtes sournois ! Avec les SPIP qui s’occupent pas de nous, moi j’ai plus rien à faire ici. Je faisais une formation, je faisais le canard pour avoir les permissions et la conditionnelle, on me refuse tout, on veut même pas me faire passer en commission. Pourquoi je vais rester en détention ? Me battre avec des mecs, m’attirer des embrouilles ? Mettez-moi à l’isolement vite vite vite, parce que le jour ou ça va monter, que je vais croiser la SPIP qui va me regarder de travers, ça va péter, même si c’est que des mots bah je vais prendre du trou, donc la  peine rallongée etc. Donc je dis mettez-moi à l’isolement vu qu’on me dit t’auras le droit à rien, finis ta peine, bah je vais la finir à l’isolement ! Je veux être protégé, non pas des détenus, mais de votre personnel et de vos intervenants extérieurs ». Au départ la direction voulait pas m’y mettre, c’est le psychiatre qui a appuyé, je lui ai dit « je suis pas bien, je vais disjoncter, je vais péter un câble, ce que j’amasse depuis quelques mois va ressortir, s’il-vous-plait mettez-moi à l’isolement ». Le psychiatre a accepté de me mettre à l’isolement. Du  coup, j’ai fini ma peine pendant plusieurs moi à l’isolement.

Ce serait que moi, je me dirais bon, voilà, j’ai un long casier, ils se disent rien à faire de ce mec-là, allez, bon, d’accord ! Non ! Mais y a pas que moi ! Y a des petits mecs qui rentrent, qui ont 19-20 ans, qui ont envie de sortir en conditionnelle ne serait-ce que pour être obligés de s’en tenir à un travail parce que le mec dehors s’il va pas au travail il a une épée de Damoclès au dessus de la tête.

Ce que je trouve dommage, c’est qu’on voit jamais le JAP. Avant, dans les CD, dans les années 2000, tous les mois il y avait un JAP qui venait  et on pouvait le voir parce qu’entre un SPIP qui en a rien à foutre de ta gueule et qui t’appelle « la verrue de la société », qui va parler pour toi à un JAP et toi, ça va  pas être pareil si c’est toi qui parle au JAP ! Toi, tu vas mieux te vendre, tu vas mieux lui faire voir que t’as envie, mais a Uzerche le JAP je l’ai pas vu une fois et c’est pas faute d’avoir eu envie de le voir. Le SPIP m’a dit « fais-lui un courrier », le JAP m’a répondu « voyez avec votre SPIP »

A Uzerche, au début dès que je déposais une permission de sortir on me la refusait en me disant « date de sortie trop éloignée » mais c’est un argument bidon puisque je suis dans les délais de la loi. Je suis parti dans une autre taule pour transfert disciplinaire, parce qu’ils avaient retrouvé des chargeurs de téléphone et direct j’ai eu les permissions. Le directeur m’a dit « voilà,  ce qui s’est passé à Uzerche, ça reste à Uzerche, on repart a zéro, tiens-toi tranquille et t’auras le droit aux permissions ».

 

 

 

« Du dafalgan j’en avais déjà bouffé 20 ; j’étais en train de me dafalganiser »

Les extractions médicales, c’est un peu le bordel parce qu’ils pensent toujours que le mec cherche à aller à l’hôpital pour s’arracher. Donc le mec qui a un problème, ils vont attendre d’être vraiment surs que c’est pas des conneries et que c’est nécessaire pour l’emmener. Parfois aussi, quand la famille harcèle pour l’emmener à l’hôpital, ça fait effet. Mais le mec qui va juste aller dire qu’il se sent pas bien, qu’il a du mal à respirer par exemple et qu’il voudrait faire une radio des poumons, ils vont lui donner deux dolipranes et lui dire d’attendre que ça passe.

Moi j’ai eu un problème. Toute la journée, je disais « j’ai mal, j’ai mal, j’ai mal ». Je suis allé à l’infirmerie, ils m’ont donné du dafalgan alors que du dafalgan j’en avais déjà bouffé 20 ; j’étais en train de me dafalganiser. La nuit, j’arrivais plus à respirer. Je me suis trainé à genoux jusqu’à la sonnette pour appeler le surveillant. Je suis tombé sur un surveillant que je connaissais et qui a décroché. Je lui ai dit que je me sentais vraiment pas bien, que j’avais du mal à respirer et que j’avais des grosses douleurs. Je venais juste de revenir de permission donc ils se sont pas dit que j’allais m’évader. Ils ont débarqué dans ma cellule avec le chef parce que la nuit il y a que le chef qui a les clés et ils ont vu que j’étais vraiment pas bien, que je m’essoufflais, que je transpirais, etc. Là, ils ont appelé le médecin de garde qui a demandé qu’on appelle le SAMU. Ils ont accepté parce qu’ils voyaient bien que vraiment il y avait quelque chose qui allait pas. Une heure et demie après m’être manifesté, donc, j’étais à l’hôpital mais c’est rare. C’est surtout parce que je venais juste de revenir de permission. Pour eux, le risque d’évasion était quasi-nul. Ils se sont dit « le mec va pas rentrer de permission pour préparer une permission de l’intérieur. S’il voulait partir il serait parti pendant sa permission ». C’est aussi parce que je suis tombé sur un surveillant sympathique qui m’a pas dit « ta gueule, il y a le real qui joue, sonne plus tard ».

J’ai vu des mecs dans des états lamentables qui ne pouvaient pas se lever du lit et qu’ils voulaient pas extraire. Y’en a un, il était en train de faire une infection du sang. Il avait des problèmes pour pisser, il avait mal au dos, ça faisait un moment qu’il leur disait qu’il fallait qu’il aille à l’hôpital. Quand ils ont fini par l’amener, d’après lui hein, parce que j’y étais pas, le médecin lui aurait dit que s’ils avaient mis 48h de plus à l’amener, il y serait resté. C’est souvent comme ça, à la dernière limite. Sinon, à part le dentiste où il faut attendre trois-quatre mois, en général c’est assez rapide pour voir un médecin. L’UCSA, c’est peut être la seule chose qui marche bien a Uzerche.

« Le mec est retourné au bâtiment mais il est jamais re-rentré dans sa cellule ; il est tombé mort. »

Il y a quand même eu un incident qui m’a marqué. Un mec qui avait des antécédents cardiaques, il va à l’infirmerie. Pour aller à l’infirmerie, il faut avoir l’autorisation de son surveillant d’étage. Donc il explique au surveillant qu’il se sent pas bien et lui demande d’y aller. Le surveillant lui donne un badge pour aller jusqu’à l’infirmerie. Une fois arrivé, le surveillant de l’infirmerie lui dit « qu’est ce tu veux toi, t’as pas de convocation ?! – Non, j’ai pas de convocation mais je me sens vraiment pas bien. S’il vous plait surveillant, j’ai des problèmes cardiaques et, là, ca me rappelle la dernière attaque que j’ai faite. » Le surveillant lui a dit de retourner au bâtiment, de lui faire un mot et lui a dit qu’il l’appellerait. Le mec est retourné au bâtiment mais il est jamais re-rentré dans sa cellule ; il est tombé mort.

C’était un jeudi. Sa femme s’est présentée le samedi au parloir, elle était pas au courant. Entre le jeudi matin et le samedi, ils ont même pas pris la peine de prévenir sa femme. Personne l’a appelée. Elle se présente au parloir avec ses enfants pour voir son époux, le père des enfants et là, à la porte, on lui dit « non Madame, vous pouvez rentrer chez vous, il est mort ». La gonzesse elle se retrouve à rentrer toute seule jusqu’à chez elle en sanglot, choquée. C’est honteux.

« A Uzerche, il y a comme un arrangement, j’en suis sur »

Il y a pas beaucoup de mecs qui vont à l’école parce qu’ils les encouragent pas à y aller à l’école. Le mec qui veut passer son bac par correspondance, il peut mais les mecs, en règle générale, ils préfèrent aller travailler. Quand ils travaillent, ils sortent à 16h et le cours commence à 15h45. Ca voudrait dire que tu travailles toute la journée, tu sors et tu vas direct à l’école ; t’as même pas le temps de respirer un petit peu, d’aller en promenade ou de te faire un petit plat. Ta journée tu la passes enfermé. Et puis c’est pas tant récompensé que ça. Le mec va avoir plus de RPS[4]  s’il fait une formation que si il va a l’école et vu qu’a Uzerche, ils sont déjà assez radins sur les RPS … On dit d’habitude que si tu vas à l’école, tu as le droit a 2 ou 3 mois de RPS. A Uzerche, c’est faux, le mec qui va à l’école toute l’année il va toucher 3 semaines de RPS, pas plus.

A Uzerche, il y a comme un arrangement, j’ai l’impression. La commune d’Uzerche, c’est une commune qui avoisine les 3000 habitants. Avec le centre de détention, on passe un peu au delà des 3000 quand il est plein. Si le centre est vide, ils passent en dessous et les subventions ne sont plus les mêmes pour la commune. Moi, j’en suis sur il y a un arrangement entre le JAP et le maire d’Uzerche pour que la commune d’Uzerche touche plus de subventions en dépassant les 3000 habitants. C’est pour ca qu’ils retiennent les mecs au maximum. Ils leur refusent tous les transferts. Le mec il a fait une connerie a Marseille, sanction, transfert où ? Uzerche ! Qu’est ce qu’un  mec de Marseille tu le mets a Uzerche ? Il se retrouve loin de toute sa famille.

« Au niveau des cantines, c’est des voleurs »

Au niveau des cantines, c’est des voleurs. La dernière fois que j’ai acheté du lait frais, quand je l’ai pris j’ai pas fait gaffe et quand je suis arrivé en cellule, j’ai vu qu’il était périmé de deux mois. Quand je suis retourné à la cantine, le  surveillant avait l’air de le savoir parce que quand je lui ai dit, il a repris le machin tout de suite, sans chercher, et me l’a changé. C’est peut-être parce que c’était ma première réclamation mais vue la réaction du surveillant et du cantinier, je pense qu’ils savaient très bien que c’était périmé. En fait, ceux qu’ils le ramènent et qui l’ouvrent, on leur change, les autres tant pis pour eux.

Il faut vraiment tout contrôler. Quand on va chercher nos cantines, on est 4 ou 5 en même temps à les récupérer. Le mec, il te ramène une grosse cagette en plastique, il te la pose et toi tu dois la vider sur le  comptoir pour contrôler si t’as toute ta commande. Après tu prends et tu mets dans ton sac. Faut faire attention parce que souvent ça se mélange avec les cantines du voisin sur le comptoir et des fois, il peut te prendre un truc. En plus, les cantiniers ont tendance à te faire speeder pour que tu partes le plus vite possible. Par exemple, si t’as acheté des nectarines et qu’elles sont toutes pourries, ils essaient de s’arranger pour que tu t’en rendes pas compte.

Moi, souvent je connaissais les cantiniers donc je commandais par exemple 6 canettes et il m’en mettait 12. D’un côté l’administration te vole, de l’autre  certains dentus se rattrapent.

Par exemple, les promotions on les voit jamais. Quand sur le paquet de Pepito il y a écrit « troisième paquet offert », pour nous le troisième paquet, t’inquiète pas qu’il est facturé. Ils te donnent le paquet où il y a marqué « troisième paquet offert » mais si tu as commandé trois paquets, c’est pas le troisième il est gratuit, le troisième ils te le font payer. Ou alors, truc tout con, les Yop ou les trucs comme ça. Sur le bon, on va te marquer un litre cinq. En fait, tu vas recevoir un Yop d’un litre mais c’est facturé au prix de celui d’un litre cinq. Et vu qu’aucune réclamation n’est acceptée, une fois que t’es sorti du guichet y a pas de tu viens réclamer. Et vu que les cantiniers te speedent pour que tu partes vite, tu vas pas prendre chaque machin et contrôler si c’est bien  375 grammes, etc. En plus, souvent tu te souviens plus de ce qui était marqué sur le bon de cantine, c’est qu’après que tu t’en rends compte. Mais y a des choses qui sont vendues moins cher. Par exemple, un paquet de feuilles OCB, je sais pas comment ils font mais ils te le vendent 0,52 centimes alors qu’à l’extérieur c’est 1,20 euros.

« [Les télévisions,] ça fait10 ans qu’ils les ont et ils continuent toujours à les louer aussi cher »

La télévision, la première fois que je suis passé à Uzerche, dans les années 2000, je la payais 220 francs par mois. Là, quand je suis retourné, c’était 26 euros par mois. Alors certes c’est un peu moins cher mais c’était les mêmes télévisions qu’en 2000. Ca fait10 ans qu’ils les ont et ils continuent toujours à les louer aussi cher. Qu’ils laissent au moins la télévision aux indigents, ils l’ont déjà remboursé 50 fois ! En plus, tu payes la location 26 euros mais si tu las casses tu dois payer 65 euros, donc elles valent rien leur télévision, ils le savent.

Tu loues la télévision pendant un an. 26 fois 12, ça fait 310 euros. Mais le jour où il va te manquer 10 centimes pour payer la location, là, ils te la sautent la télévision. Même si ça fait un an que tu la loues tous les jours, ils reprennent la télévision. Là le mec, il pète les plombs, il se bat avec le détenu qui est chargé de récupérer les télévisions parce que c’est pas un surveillant qui vient récupérer la télévision. Le surveillant, il accompagne juste mais c’est le détenu responsable des télévisions qui est censé entrer dans la cellule et lui expliquer qu’il faut qu’il lui enlève sa télévision parce qu’il lui manque 10 centimes. Le mec il va lui dire « mais attend 10 centimes ca correspond a quoi ça ? Ca correspond à 30 minutes de location même pas parce que 28 euros  par mois on va dire ca fait 90 centimes par jour alors enlève la télévision et tu me la remets dans un quart d’heure ».

Non, c’est pas comme ça, ils lui enlèvent la télévision pour le mois alors qu’elle est déjà remboursée 10 000 fois. Mais là ça a réduit maintenant, ça doit être 18 euros et quelques par mois, je sais pas exactement parce que j’en louais pas moi. C’est 8 euros la location de la télévision et 10 euros pour le câble, je crois. Mais le mec qui veut pas toutes les chaines, il peut pas juste louer la télévision pour 8 euros et avoir les 6 chaines classiques. T’es obligé d’avoir toutes les chaines, ils laissent pas le choix, c’est 18 euros ou rien


[1] Service pénitentiaire d’insertion et de probation, où sont les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, souvent surnommés « SPIP ».

[2] Juge de l’application des peines

[3] Centre de détention. C’est un établissement pour peine, contrairement aux maisons d’arrêt.

[4] réductions de peines supplémentaires

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