NEUF ACCUSÉS MASSACRÉS PAR LA JUSTICE SUITE AU SACCAGE DE LA MAISON D’ARRÊT

Compte-rendu du procès de la mutinerie de Blois

Cet été, il y a eu des mutineries dans plusieurs prisons :
Bourg-en-bresse, Chateaudun, Blois. Le 6 décembre, rebelote : cette fois
au Centre pénitentiaire d’Argentan, et le lundi 17, à la toute nouvelle
centrale de Condé sur Sarthe. A chaque fois, les détenus qui se révoltent,
se font dérouiller par les Eris et écopent de sanctions disciplinaires et
souvent judiciaires. Les surveillants dénoncent quant à eux le prétendu
laxisme qui serait à l’origine de ces événements. Mais lorsqu’on peut
accéder à la version des prisonniers, on se rend systématiquement compte
que la colère gronde à cause de tout qu’ils subissent, et qu’une étincelle
met parfois le feu au poudre. Selon nous, il est alors important de
connaître et de faire connaître leur point de vue, et si possible de leur
manifester notre solidarité. D’ailleurs, écrivez-nous si vous avez des
choses à raconter ! Quelques envoyés spéciaux se sont rendus le 9 décembre
au procès de la mutinerie de la Maison d’arrêt de Blois du 19 août 2013,
pour le raconter et témoigner leur soutien aux accusés.
Une enquête de police a envoyé neuf jeunes gars devant le tribunal de
grande instance de Blois. Alors qu’une soixantaine de détenus se sont
révoltés, ces neufs-là ont été retenus pour l’exemple. Six d’entre eux,
toujours incarcérés, ont été transférés après la mutinerie dans des
prisons franciliennes et bourguignonnes, loin de leurs proches. Trois
autres, sortis de prison depuis, comparaissent libres. La liste des faits
qui sont reprochés aux uns et aux autres est résumée par divers chefs
d’accusation : rébellion et incitation à la rébellion, dégradation,
violence sur un maton dénommé Chambris, et usage d’un téléphone portable
pour communiquer avec l’extérieur. A l’issue du procès, ils prennent de 6
mois à 3 ans de prison, conformément aux réquisitions de Puechmaille, la
procureure, pour qui « c’est frustrant de ne pouvoir condamner la
soixantaine de mutins ! » Les peines prononcées sont lourdes, exemplaires
et sévères. Bien plus que par le passé1. Il faut que ça condamne, coûte
que coûte car la justice blésoise ne cesse de rappeler qu’elle tient à sa
petite maison d’arrêt et que sa dévastation est insupportable.

Que s’est-il passé le 19 août à la maison d’arrêt de Blois ?
Rappelons qu’à l’origine de cette mutinerie, il y a dans la nuit du 18 au
19 août, la mort en cellule de Mounir Benlhoussine, un jeune homme de 24
ans. Malgré les appels de son co-détenu, les secours sont arrivés trop
tard. Cet événement a ému les prisonniers rassemblés lors de la promenade
du matin, et la tension est montée. H., cousin de Mounir, est l’accusé le
plus chargé dans ce dossier. Il raconte à la barre : « Les secours sont
arrivés trop tard pour sauver Mounir. J’étais à bout, j’ai demandé à
rencontrer la direction. Je voulais voir son corps mais on me l’a
refusé. » Il ajoute au sujet de l’altercation qui s’en est suivie entre
quelques prisonniers et un surveillant : « Si j’ai sauté sur le
surveillant Chambris, c’est à cause du désespoir, je comprenais pas
pourquoi les secours ont mis tant de temps.» Et puis, surtout, il nous
apprend que « tout le monde était déjà sous pression avant sa mort. C’est
Bouada un chef de détention, il mettait sous pression tout le monde, il
fouillait tout le temps, il était trop répressif. (…) Tout le monde était
déjà à bout de nerf avant ce décès donc c’était impossible de contenir
cette rage ». Il poursuit : « Ensuite je suis retourné en cours de
promenade car Mme Ettore, la directrice adjointe a voulu que j’explique la
situation aux autres détenus afin de les calmer car tout le monde était
affecté et se posait des questions ».

On apprend de la bouche de la juge que suite à cela, les détenus présents
dans plusieurs cours de promenade refusent de remonter en cellule. Et ça
chauffe particulièrement dans le cour 4 : des bancs en béton sont
descellés et utilisés comme béliers pour défoncer la porte qui les sépare
de la détention, où les prisonniers s’engouffrent. Certains détruisent des
caméras de vidéo-surveillance et du matériel, certains allument des
incendies, d’autres préparent des barricades, ou encore tentent de briser
les vitres du Poste Central de Sécurité (PCS). Le personnel se retranche
plus loin. Des détenus  accèdent alors à la détention et brisent les
serrures de certaines cellules, laissant sortir ceux qui y étaient
enfermés. Selon la juge, il s’agit du « saccage intégral de la maison
d’arrêt, la seule pièce épargnée est l’infirmerie ». Au bout du rouleau,
elle balbutie : « Toute la grande détention et même le petit quartier sont
dans un état de… de… y a plus rien. » Puis les ERIS interviennent.
Curieusement, pas un mot sur la manière dont ces équipes de robocop des
prisons ont ramené l’ordre, comme toujours : en massacrant les détenus. Ce
qui a particulièrement énervé la matonnerie, c’est l’appel de H. avec un
portable clando pour faire savoir à l’extérieur ce qui se passait : «
Allô, La Nouvelle République ? Dites-le dans le journal, qu’ils ont tué
Mounir. Il était malade. Toute la nuit, son copain de cellule a tapé à la
porte pour demander du secours. On a tous entendu cogner. C’est pour ça
qu’on est en colère. Personne n’est venu, je te jure ! On l’a trouvé
mort ce matin. Non, ce n’était pas un gars d’ici. Il venait de Dreux. On
l’avait transféré voici deux mois. ». Puechmaille, odieuse, ne voit là
« qu’un petit moment de gloire, celui d’avoir parlé à un journaliste », là
où nous, nous saluons le courage d’un prisonnier qui parle au-delà des
murs.
Mais selon la juge : « la mort de Mounir Benlhoussine ne concerne pas ce
procès ! ». Au point qu’elle met en doute le lien de parenté revendiqué
par H., cousin du défunt ! Toute personne qui veut situer la mutinerie
dans le contexte de cet événement tragique est réduite au silence. Par
contre, avec Puechmaille, elles n’hésitent pas à citer des éléments de
l’instruction en cours sur la mort de Mounir, pour dédouaner
l’administration pénitentiaire de ses manquements. La juge méprise au
passage les émotions de H. alors qu’il est toujours très affecté.

B. comparait libre, accusé d’avoir été présent lors de l’altercation avec
Chambris : «H. n’est pas un meneur, on voulait savoir la vérité pour
Mounir et on était tous sous pression. Moi j’ai mis un coup de pied dans
une porte et ça s’arrête là ». Il confirme aussi que le chef Bouada a fait
monter la pression pendant des semaines.
En coulisse, un ancien prisonnier de la maison d’arrêt venu assister au
procès nous raconte que les secours ont mis plus de temps à intervenir que
ce que l’enquête veut bien raconter. Il nous parle aussi de Bouada en ces
termes : « il a fait chier tout le monde. Quand la direction partait en
vacances, il faisait ce qu’il voulait. » Bouada, c’est un petit capo muté,
sans surprise, juste après la mutinerie et couvert par sa hiérarchie. Il
raconte aussi les tabassages en règle commis par les surveillants après la
mutinerie, et le fait qu’un codétenu a été gravement blessé par une balle
(de flashball semble-t-il). Celui-là même, J., est dans le box des
accusés. Il explique qu’il était en cellule lors de la mutinerie, qu’il ne
peut pas avoir commis les faits qu’on lui reproche, et qu’il est sorti
lorsque la serrure de sa cellule a été détruite. Il dit qu’il a porté
plainte contre les surveillants. « Pourquoi ils ne sont pas là
aujourd’hui ? Ce sont des menteurs ! Pourquoi il n’y a pas de photos de
moi (ndlr : parmi les éléments de l’enquête) ? Je suis passé en commission
de discipline sans avocat et j’ai pris du mitard. ». Contester la version
pénitentiaire n’est pas du tout du goût de la juge qui le fait taire
immédiatement.
M., accusé de dégradations, souligne aussi les problèmes soulevés par les
images de vidéo-surveillance fournies dans le dossier : il demande à voir
les photos de la porte qu’il a soi-disant cassée, et pourquoi il y a dans
le dossier les images où il casse une fenêtre, mais pas celles où, juste
avant, il essaie de les ouvrir pour respirer. Pas de réponse. Accusé comme
les autres de « rébellion » pour n’être pas retourné en cellule, il
réplique que ce n’était pas possible. Des avocats préciseront que l’ordre
de réintégrer les cellules n’a même pas été donné.
Globalement, tous les accusés tiennent des positions communes. Ils nient
la plupart des faits qui leurs sont reprochés, refusent qu’il soit
question de meneurs et expliquent que vu qu’il y avait des départs de feu
et beaucoup de fumée, c’est pour se protéger ou protéger autrui qu’ils ont
commis les rares dégradations qu’ils avouent. A. explique : « il y avait
trop de fumée, j’ai pété une serrure car il y avait un prisonnier qui
était en train d’asphyxier dans sa cellule. De la fumée, il y en avait
partout et si j’ai pris un extincteur c’est pour éteindre le feu. Je ne
reconnais pas les accusations qui sont faites contre moi. » Un autre
détenu dit que H. a participé à éteindre le feu, la juge insiste alors
pour savoir qui a commis les dégradations, il répond : « Moi je ne balance
pas. » O. affirme comme les autres qu’il y avait de la fumée partout et
que les trappes de désenfumage n’ont pas fonctionné correctement.
Évidemment la juge et la procureure prennent les patins de
l’administration pénitentiaire et des surveillants qui ont déclaré en
chœur qu’il n’y avait pas de fumée puisque le désenfumage a très bien
fonctionné… sans aucun élément l’attestant.
Mascarade judiciaire pour un massacre
A croire que la juge ne sait pas lire ! Elle est incapable de prononcer
correctement le nom des prévenus. Quant à son dossier, il est bien vide :
aucune instruction n’a été ordonnée par le parquet et les seuls
témoignages sont ceux de quelques matons, dont les versions sont
dissonantes, et qui sont curieusement absents au procès, alors que les
cadres de l’administration pénitentiaire locale, en nombre, occupent les
deux premiers rangs. Dans leurs dépositions, les matons reconnaissent
formellement, grâce à son pantalon, tel détenu qui aurait brisé une
fenêtre : il portait un jogging Adidas ! C’est sûr, ce détail, c’est pas
banal ! Ça provoque évidemment un éclat de rire dans le box. Un autre est
reconnu car il porte des lunettes. Exceptionnel ! D’autres matons
affirment avoir vu le maton Chambris se prendre un coup alors que lui-même
ne l’a déclaré à aucun moment ! Selon trois surveillants, J. est parmi les
révoltés de la cour de promenade. Sauf qu’il n’y est pas descendu ce jour
là. Libéré de sa cellule alors que tout le corps pénitentiaire est déjà
retranché dans les bureaux administratifs, aucun maton n’a pu le voir !
Sans compter les matons du PC sécurité qui, d’abord incapables de citer
des noms, recouvrent la mémoire dans une deuxième déclaration. Sauf que
l’un des avocats de la défense fait cette démonstration : les vitres du PC
sécurité sont si opaques qu’il n’est pas possible de distinguer une
personne située de l’autre côté, à moins que celle-ci s’approche très
près. Donc encore moins possible de reconnaître des prisonniers masqués !
D’autant plus que le PC sécurité est à ce moment complètement inondé, les
vitres sont fissurées et aspergées à coups d’extincteurs et de plus, avec
la coupure électrique, il y fait très sombre. Le seul témoin de l’AP qu’on
entend, c’est « la brave Mme Ettore », la directrice adjointe de la
prison. Après la mort de Mounir, c’est elle, sur le conseil d’un chef de
détention, qui va envoyer H. et un autre prisonnier en promenade pour
calmer les autres. Elle les instrumentalise par pure stratégie
d’apaisement. « Au moment de la mutinerie, j’entendais des bruits, des
cris ». De quoi parle-t-elle ? D’animaux ? Elle ajoute « cette mutinerie,
c’est un peu l’effet banlieue. Quand il y en a un qui fait, les autres
suivent ». Sans commentaire. Dans ce procès, elle campe dans le rôle de la
gentille directrice d’ « une maison d’arrêt un peu familiale ». Sauf
qu’elle attend simplement et tranquillement que les peines tombent.
Enfermer c’est son gagne-pain.
La juge, confortablement installée, feint d’écouter avec attention les
neufs prévenus pour mieux les piéger. Au fond, elle méprise ce qu’ils sont
et elle sait déjà quelles peines elle distribuera. Elle s’attarde sur les
« éléments de personnalité » : « Monsieur qu’est-ce que vous faites de vos
journées ? Vos justificatifs de recherche de travail, vous les avez ? »
« Monsieur vous êtes sorti de prison vendredi, on est lundi, il faudrait
peut-être penser à vous trouver un travail, les agences d’interim sont
encore ouvertes à cette heure, il faudrait penser à aller déposer votre
CV, hein ! En plus vos trois condamnations inscrites au casier, c’est
trois rébellions ». On croit rêver !
L’avocate des parties civiles représente l’État et le surveillant
Chambris. Elle ne se donne même pas la peine d’attester de qui a dégradé
quoi pour réclamer des dédommagements. Selon elle les co-accusés doivent
payer « solidairement » la note globale : 732 000 €. Ce qu’elle
n’obtiendra heureusement pas pour le moment car la décision est reportée
en audience civile. Pour Chambris, « seul contre tous, il est traumatisé
dès qu’il entend un bruit, pour lui c’est une alarme ». Le pauvre ! Elle
réclame que les prisonniers payent pour la frousse qu’il a eue ! Elle
insiste : « il ne faut pas qu’on croit qu’on peut mettre à sac une Maison
d’Arrêt sans sanction ». Elle ne se casse pas la tête à détailler des
preuves car le tribunal a déjà largement pris parti.
Finalement aucun prévenu ne s’exprime publiquement sur la répression qui a
suivi la mutinerie. Certains avocats le leur ont déconseillé – ce qui nous
laisse perplexes. Pourtant l’ex-prisonnier de Blois nous raconte que les
ERIS de Paris s’en sont donnés à cœur joie pour les défoncer. Sans compter
les sanctions disciplinaires, les transferts d’éloignement, la perte des
remises de peines, etc. Un accusé demande tout de même ce que sont
devenues ses affaires disparues après les événements. Ça laisse le
sentiment que tout n’a pas été dit. Peut-être n’ont-ils pas eu
suffisamment de temps pour préparer leur défense, ou pour organiser une
défense plus collective ? Certains n’ont été avertis par courrier que la
semaine précédant le procès. Leurs avocats étaient pour la plupart des
commis d’office et laissaient paraître une connaissance approximative du
dossier. Maître Canis a brillé par son absence à l’audience sans avoir
pris le soin de prévenir qui que soit. Deux avocats, Lafarge et Vinet, se
sont distingués en produisant des défenses un peu plus utiles à tous. Ce
dernier rappelle que l’infraction d’émeute n’existe pas en droit et qu’il
n’est donc pas possible de chercher des meneurs ou de charger des
personnes pour ce qui a été commis en général. Il ajoute « cette affaire
est un cas d’école sur l’inégalité des armes entre le parquet et la
défense ». Contrairement à la défense, le parquet a accès aux deux autres
instructions en cours qui concernent la journée du 19 août à la maison
d’arrêt, dont celle au sujet de la mort de Mounir. Quant à la lecture des
déclarations des surveillants, certaines « sont recopiées entre elles aux
mots près », certaines discordent carrément. Prisonniers ou membres du
personnel, tous les témoins qui auraient intéressé la défense sont
absents. Les avocats soulignent que les accusés présents semblent être
choisis au hasard et que les faits qui leur sont reprochés sont détaillés
par des éléments très maigres : pour l’un c’est une déclaration qu’il
aurait faite en commission de discipline et qu’il nie, pour d’autres c’est
un surveillant qui a déclaré « tel et tel prisonniers ont été vus en train
de commettre telle dégradation ». Mais vus par qui ? Un accusé pense qu’il
est là parce qu’auparavant il avait eu des embrouilles avec des
surveillants au sujet de linge disparu. Maître Vinet : « On veut juger à
tout prix. On a fait dire des choses fausses car on ne pouvait pas se
permettre qu’il n’y ait pas de condamnés dans cette affaire ». Une autre
avocate dénonce une « Justice rapide et pour l’exemple ».
Deux heures interminables de délibéré pour voir les juges suivre les
réquisitions de la proc. Se sont-ils fait livrer à dîner pendant ce
temps ? Les avocats ont démonté un dossier vide et ont démontré l’absence
flagrante de preuves. Alors la juge fait semblant d’avoir un peu pesé ses
choix en admettant que tous les accusés n’ont pas commis tous les faits
reprochés. Au fond elle s’en moque : elle prononce quand même des peines
extrêmement lourdes pour tout le monde. C’était prévu dès le début : il
fallait bien les allumer pour l’exemple ces neufs-là ! Peu importe ce
qu’ils ont réellement fait parmi les soixante qui, un beau jour d’été, ont
dévasté leur prison.

 

Source :  I A C A M !
Infos Anti-autoritaires en Cévennes à l’Assaut des Montagnes !
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